Les images de violence à Athènes donnent l’impression que le peuple grec ne peut plus supporter la cure d’austérité qu’on lui impose. Partagez-vous ce point de vue ?

Environ 70 000 personnes ont manifesté pacifiquement dans les rues d’Athènes dimanche soir, à la suite de l’appel des partenaires sociaux.

Leur principal motif de mécontentement visait la réduction très sévère du salaire minimum voulue par la troïka (BCE, UE et FMI, ndlr). Je tiens à dire que cette mesure susciterait la même réaction partout en Europe. 60 000 PME ont fermé en Grèce depuis le début de la crise et les salaires dans le secteur privé ont également beaucoup diminué. Les manifestants s’opposaient également à la dérégulation totale des relations de travail.

L’accord intergouvernemental qui va être signé par les Etats en mars rappelle l’importance du respect des décisions prises par les partenaires sociaux. Or, en pratique, quand on prend des décisions concrètes à l’égard d’un pays qui subit une crise sévère, en l’occurrence ici la Grèce, on viole cette disposition.

Mais ce ne sont pas ces manifestants qui ont conduit la ville au chaos en jetant des cocktails molotov et en faisant flamber certains immeubles, ce sont 300 personnes cagoulées qui ont attaqué la ville.

C’est donc juste une minorité ?

Oui. Et la reproduction médiatique donne une image dévastatrice de notre pays, c’est très regrettable.

Il y a 15 jours en Grèce, on a vu le drapeau allemand brûlé. En Allemagne, des propos très violents sont proférés en ce moment contre les Grecs. Comment en est-on arrivé là ?

Cette reproduction des stéréotypes d’un côté et de l’autre est la démonstration de l’échec de la recette appliquée par l’UE depuis le début de la crise. L'Allemagne, la France et même la Grèce raisonnent depuis deux ans en fonction des priorités de leur politique intérieure. 

Mais il faut faire attention parce que si on laisse faire ce genre de choses, cela pourrait survenir dans d’autres pays en Europe. 

La solidarité existe-t-elle encore en Europe ?

Les mots solidarités ont été prononcés, mais ce n’était que des mots.

On essaye de faire passer l’idée selon laquelle il n’y a jamais eu d’aide financière de cette ampleur accordée à un pays. Ce ne sont pas dons, mais des prêts. Et le programme ne doit pas avoir pour but de punir un peuple mais de l’aider à faire les ajustements nécessaires pour que son économie soit à nouveau soutenable. C’est l’intérêt des Grecs et des Européens.

Mais l’argent déjà versé par l’UE pour aider l’Etat grec n’a servi à rien…

Ce n’est pas vrai. Le premier et le deuxième programme sont très sévères. Les réformes structurelles sont absolument nécessaires mais les plus importantes ne peuvent pas produire de résultats du jour au lendemain.

L’effort énorme de consolidation fiscale de la part du peuple grec est sous-estimé. Quand le programme a commencé à être appliqué, le déficit budgétaire était de l’ordre de 24 milliards d’euros (15% du PIB, ndlr), il est aujourd'hui à 9% du PIB.

Ces chiffres devraient être connus, ils ont des conséquences concrètes sur la vie des gens.

La task force envoyée par l’UE pour aider le pays à se reconstruire a beaucoup de mal à avancer…

C’est en grande partie à cause de cette paralysie de l’administration grecque que nous n’avons pas pu produire les résultats qu’il fallait.

Mais sous la houlette de la task force, et avec la participation de plusieurs équipes d’experts nationaux, notamment français, nous sommes arrivés à faire adopter une loi la semaine dernière sur la réforme de l'administration publique. Cela va se mettre en place.

Estimez-vous que la troïka manque de légitimité pour imposer l’austérité ?

Elle est là pour surveiller la mise en place des mesures décidées et informer nos prêteurs.

Mais elle doit avoir un pilotage politique clair. Les institutions européennes et les Etats doivent avoir le dernier mot. Certaines limites ne doivent pas être dépassées. Soit on applique à la lettre ce qui est écrit dans les livres d’économie, soit on veut en priorité que l’opération fonctionne et donc il faut rester ouvert et s’adapter à la situation du pays.

Quels sont les secteurs de croissance que la Grèce pourrait développer pour relancer son économie ?

Il faut arrêter de colporter l’idée que la Grèce va faire faillite, sortir de l’euro etc. Je peux vous décrire une centaine d’ambitieux plans d’investissements pour la Grèce. Mais si on ne fait rien pour changer le climat actuel, très destructeur pour les investisseurs grec ou étrangers, rien ne pourra marcher. Nos partenaires doivent faire un effort sur ce sujet.

La société doit avoir un espoir pour s’engager sur le chemin difficile qui est devant elle.

Jusqu’à présent, la croissance du pays était fondée sur de mauvaises bases. Il y a donc un potentiel de croissance inexploré. Au-delà du tourisme, il faut penser au secteur des énergies alternatives, dans un pays qui a du soleil, du vent, la mer.

Une agriculture de qualité, bio, pourrait aussi être développée et exportée. Aujourd’hui en Grèce, la grande majorité des produits agricoles est importé.

Pourquoi la réforme de la fiscalité n’a-t-elle pas été engagée depuis deux ans, notamment à l’égard de l’Eglise ou des armateurs. Comment se fait-il que rien n’ait été fait contre l’évasion fiscale ?

Ce problème choquant gangrène notre pays depuis des décennies. Tout est une question de volonté politique. Ces deux derniers mois, des arrestations de personnes qui devaient énormément d’argent à l’administration fiscale ont eu lieu.

Maintenant il faut pouvoir réformer le système judiciaire. Cela ne sert à rien d’arrêter quelqu’un s’il ne peut être jugé avant 6 ou 7 ans. Tous les privilèges fiscaux doivent également être supprimés. Chacun doit contribuer en fonction de ses moyens, la notion de justice sociale doit à nouveau avoir un sens.

Mais si l'on veut encourager les investissements, il faut être en condition de motiver fiscalement les entrepreneurs, y compris les armateurs. On ne peut pas donner un coup d’arrêt à ce secteur qui reste l’un des espoirs de ce pays pour les investissements étrangers. Il faut un patriotisme dans le bon sens du terme, tout le monde doit participer pour qu’on s’en sorte.