L’Allemagne et la France, un couple étrange

  

Cinquante ans après la signature du traité de l’Élysée, la relation bilatérale la plus active d’Europe n’est pas à la hauteur de sa réputation. L’Allemagne et la France ont une lecture différente de la crise et des points de vue opposés sur l’avenir de l’Europe. Un reportage d’EurActiv France.

 

Alors que la relation franco-allemande a beaucoup évolué avec le temps, ses bases sont plus solides que jamais. Les deux pays ne sont toutefois pas encore parvenus à une solution commune à la crise de la dette.

 

« Les Allemands ont une autre culture économique, qui pèse davantage que le jeu partisan entre la gauche et la droite », a déclaré Claire Demesmay, une chercheuse au Conseil allemand des relations étrangères (DGAP). Et pour cause, ce sont bien les chanceliers sociaux-démocrates, Helmut Schmidt (1974-1982) et Gerhard Schröder (1999-2004), qui ont mis en place des politiques d'austérité.

 

Divergences sur les grands dossiers

 

Pour le moment, l'Allemagne opte pour « une politique de soutien de l’offre favorable à l'investissement industriel tout en maîtrisant les coûts du travail au détriment des salaires réels », affirme Jean-Marc Trouille, un spécialiste de l’intégration européenne à l’Université de Bradford en Grande-Bretagne. La France poursuit de son côté « une politique de la demande visant à stimuler la croissance par la consommation et les services tout en donnant la priorité au revenu ».

 

Ces différences de doctrine ont naturellement influencé l’analyse faite par Paris et Berlin de la débâcle économique au sein de la zone euro. L'Allemagne parle de crise de l'endettement, la France de crise des marchés financiers. L'un prône une réduction des dépenses publiques alors que l'autre défend des investissements dans la croissance.

 

Des divergences clés existent sur pratiquement tous les grands dossiers économiques (consulter EurActiv.fr pour un tableau complet) : recapitalisation directe et rétroactive des banques espagnoles et irlandaises, rachats de dette par la BCE, euro-obligations, supervision bancaire, résolution des faillites bancaires, garanties européennes de dépôts, budget 2014-2020, budget de la zone euro, affectation de la taxe sur les transactions financières et réciprocité des marchés publics.

 

« Asymétrie » des opinions

 

La conséquence logique, à savoir la notion de solidarité, pourtant au cœur des mesures anticrise de la zone euro, ne signifie pas la même chose pour les deux pays.

 

Le président François Hollande s’en sert pour projeter sur l'opinion publique française une image d’une Europe qui ne se limite pas à un contrôle des déficits. Alors qu'en Allemagne, les législateurs débattent ardemment de la légitimité voire de la légalité de l'aide à la Grèce.

 

En Europe, la solidarité consisterait à mener une politique « anti-inflationniste et antiendettement », car celle-ci « joue en faveur des classes populaires », estime Andreas Schokenhoffl, un député du CDU chargé du groupe d’amitié France-Allemagne.

 

Il existe une « asymétrie » des opinions franco-allemandes, indique Claire Demesmay. En Allemagne, « les citoyens sont plus mobilisés sur la crise de la dette et les mécanismes en place », explique-t-elle. Au contraire des Français, réputés plus « romantiques », « c’est l’État qui paye. Les citoyens ne se sentent pas directement concernés. Il y a comme une irrationalité de la dépense publique. »

 

Cinquante ans après le traité de l’Élysée, la France et l'Allemagne disposent du réseau bilatéral le plus riche d'Europe, notamment un conseil des ministres franco-allemands, un conseil économique et financier commun, des échanges de diplomates, des contacts parlementaires et un secteur éducatif.

 

Les deux pays restent toutefois accrochés à leur propre mode de pensée. Lorsqu'il s'agit d'amitié bilatérale ou des relations européennes étendues, la France craint la prédominance de l'Allemagne, selon EurActiv Allemagne. L'élite française parle de plus en plus de « problème » allemand lorsque Berlin impose son point de vue aux autres membres de la zone euro.

 

Malgré ces différences, le dialogue fonctionne toujours puisque les deux parties passent de la divergence au compromis sans problème, une alchimie qui ne s’opérerait pas sans volonté politique.

 

« Les positions de la France et de l’Allemagne sont à l’image de leur géographie », souligne un diplomate. « Les deux pays se touchent, mais pas trop. Leurs points de vue créent donc un effet d’entraînement, car ils sont représentatifs du reste de l’Europe. »

 

Le pragmatisme avant tout

 

Ironiquement, Paris et Berlin se rapprochent sans trop s’escrimer sur l’intégration institutionnelle. Il s'agit du domaine « où les divergences sont les moins prononcées », observe Hans Stark, un chercheur de l'Institut français des relations internationales. « La vision caricaturale selon laquelle l’Allemagne serait postnationale, profédéraliste d’un côté et la France frileuse, étatiste et souverainiste de l’autre n’a plus de raison d’être ».  

 

Aujourd'hui, la recette commune a pour ingrédient principal le pragmatisme, refuge confortable pour ne pas froisser les opinions publiques peu disposées au fédéralisme, selon des analystes. L’époque où Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt instiguaient l’utopie, pourtant impopulaire, d’un système monétaire européen, est bel et bien révolue.

 

« Ce manque de projection n’est pas propre au moteur franco-allemand », a déclaré l'eurodéputée socialiste Estelle Grelier. Selon elle, il existe partout à l’échelle de l'UE.

Prochaines étapes: 
  • 22 janv. 2013 : 50e anniversaire de la signature du traité de l'Élysée

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