C’est un chantier de plus de 210 millions de bâtiments en souffrance qui attend l’Europe. Plus énergivore que l’industrie ou les transports, le secteur représente 40% de la consommation d’énergie dans l’UE et génère 36% des émissions de C02. Mais dix ans après les premières recommandations de Bruxelles, le taux annuel de réhabilitation des bâtiments dépasse péniblement 1% en Europe. « A ce rythme, on aura terminé dans une centaine d’années », relève Dominique Auverlot, expert du centre d’analyse stratégique.

Confrontée au spectre de l’échec, la Commission européenne tente de donner un tour de vis en obligeant les Etats à rénover chaque année 3% de la surface de bâtiments publics de plus de 250 mètres carrés. Une contrainte à laquelle les gouvernements ne veulent pas se soumettre, soit qu’ils réclament un taux de rénovation plus bas, soit qu’ils estiment possible, comme la France, d’adopter une approche plus souple. Avec la crise européenne en toile de fond, les Etats privilégient l’austérité et ne cachent pas leur volonté de retarder les efforts d’investissement à grande échelle.

Niches fiscales

Le contexte économique « n’est pas une bonne raison d’en faire moins dans ce domaine », rétorque Philippe Quirion, chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement. Parmi les mannes à explorer, le spécialiste cite « les 6 milliards de niches fiscales sur les énergies fossiles ». Dans le secteur aérien, « l’exonération de taxes sur le carburant représente 3,5 milliards d’euros », précise-t-il.

C’est pourtant la voie opposée que le gouvernement semble emprunter. Dans le projet de loi de finances 2012, le crédit d’impôt octroyé aux propriétaires en quête de performance thermique est réduit de 20%. En France, ce dispositif est complété par l’éco-prêt à taux zéro (un temps sur la sellette pour le logement social puis finalement reconduit) et la règlementation RT 2012, qui impose les critères de la basse consommation à tous les logements neufs dès le 1er janvier 2013 (50 kWh/m2/an). Dans ce  dernier secteur, la progression de l’activité est exponentielle : la construction BBC a été multipliée par 30 entre 2009 et juin 2011 pour le logement collectif et le tertiaire et par 40 pour les logements individuels.

Des opportunités de marché loin de suffire à atteindre l’objectif français gravé dans la loi Grenelle 1. D’ici 2020, le pays est censé réduire les consommations d’énergie issus des bâtiments d’au moins 38 % par rapport à 2008. Si elle maintient son « bouquet de politiques avec mesures existantes », la France affichera une médiocre économie de 8,5 % en 2020, selon le scénario esquissé par le Cired. C’est à peu près le chiffre anticipé par la Commission européenne pour l’ensemble de l’Union. Et si la France ne mène « aucune politique énergétique », le résultat n’est guère plus mauvais, avec une réduction de dépenses énergétiques évaluée à 7 %.  

Main lourde

Pour l’Etat, le soutien public à ce secteur s’apparente plus à un coût qu’à un investissement aux retombées concrètes (1,1 million d’emplois potentiellement créés non délocalisables). Le bâtiment n’est pas épargné par le dernier plan de rigueur annoncé début novembre. Plutôt que de stimuler l’activité, « l’Etat accompagne le recul », désapprouve Didier Ridoret, président de la Fédération française du bâtiment, anticipant une destruction de 35000 emplois l’an prochain.

Même réhabilités, les logements peuvent de toute façon rester gourmands en énergie si les propriétaires, peu ou mal renseignés, choisissent un bouquet de travaux éligible aux aides publiques, mais peu cohérent. « La rénovation permet une économie d’énergie de seulement 15% en moyenne », indique Dominique Auverlot. Et cette amélioration tend à être annulée lorsque le particulier abuse du chauffage, qu’il estime bon marché.

Dans le parc HLM, la rénovation va bon train, avec un rythme annuel de 70 000 logements réhabilités. Pour chaque logement, le coût moyen des travaux oscille entre 12 000 et 22 000 euros. « Il nous faudrait de la rénovation low cost, observe Laurent Ghekiere, représentant de l’Union sociale pour l’habitat à Bruxelles, car les spécialistes du secteur restent chers ».

Dans les copropriétés, le manque de financements adaptés et la complexité décisionnelle font échec à la plupart des projets. Selon leur âge ou leur pouvoir d’achat, les propriétaires d’un même immeuble peuvent « avoir des intérêt très divergents », résume Joël Vormus, du Comité de liaison sur les énergies renouvelables. Une solution consisterait à rendre l’éco-prêt collectif, en étant souscrit par un syndicat de copropriétaires.

Taxe carbone

L’instabilité des règles en place et le déficit de financements n’aident pas les industriels à y voir plus clair. « Nous avons besoin d’une feuille de route à l’horizon 2050 avec des étapes intermédiaires tous les dix ans », réclame Pascal Eveillard, directeur de l’habitat durable chez Saint-Gobain. En plus du développement de nouveaux produits (isolants adaptés aux petits espaces, aux murs irréguliers…), les industriels s’attellent à la formation des artisans. « C’est un marché local, atomisé et très peu transfrontalier. Nous avons donc des centres de formation dans tous les pays » où le groupe est implanté, poursuit M. Eveillard.

Dans ce domaine, des initiatives locales émergent pour faire la promotion des formations (clusters Éco-énergies en Rhône-Alpes par exemple). Si les collectivités restent un relais important pour développer la construction durable, beaucoup d’observateurs s’accordent à dire que l’Europe passera complètement à côté de sa cible si elle continue de se priver de deux leviers indispensables : la taxe carbone et l’obligation de rénovation.