Je refuse que l’Europe et la population de Seine-Saint-Denis se tournent le dos

  

L’UE prendrait un gros risque à ne pas intervenir dans les territoires défavorisés, selon le président PS de Seine-Saint-Denis. Regards croisés de Stéphane Troussel et de l'eurodéputée socialiste Pervenche Berès. A rebrousse-poil.

Le 18 février, le Conseil général de Seine-Saint-Denis organise une rencontre sur l'Europe et les territoires en présence d'élus locaux, de députés européens et du commissaire aux Affaires sociales Laszlo Andor. Dans le département, 27 millions d'euros issus du Fonds social européen accompagnent les bénéficiaires du RSA dans leur démarche de formation, entre 2007 et 2013 .

 

Le ministre des Affaires européennes Bernard Cazeneuve décrit le budget 2014-2020 comme « un budget de croissance et de solidarité ». Etes-vous satisfaits de l’accord trouvé par les chefs d’Etat européens ?

Stéphane Troussel : Réduire de près de 30 milliards d’euros le budget de la politique de cohésion ne va pas aider les pro-Européens. Si l’Europe laisse un certain nombre de territoires décrocher, je vais avoir du mal à expliquer qu’elle est au service des habitants.

J’ai plutôt l’impression que les eurosceptiques anglais et allemands donnent le « la ». Je suis déçu par ce budget. Mais il y aura la bataille parlementaire.

Pervenche Berès : Ce budget n’est pas celui du Président de la République. Il a malgré tout réussi à arracher une aide pour les jeunes et à faire en sorte que le financement de l'aide alimentaire aux plus démunis soit fidèle au chiffre voulu par la Commission européenne, soit 2,5 milliards d’euros.

Cette aide sera financée par le Fonds social européen (FSE), mais le Parlement refusera le cofinancement. Et je veux absolument que l’enveloppe du FSE soit sanctuarisée à hauteur de 25% du budget de la politique de cohésion. Dans les conclusions du sommet, les Etats proposent un « niveau adéquat » pour le FSE, ce qui permet de dire beaucoup de choses…

Quant à l’équilibre final, il s'est joué sur la position des Britanniques, qui voulaient mettre le budget européen en déficit. C’est là qu’il y a un espace de négociation pour le Parlement européen.

Vous semblez attendre beaucoup de l’Europe à l’heure où celle-ci est bien plus obsédée par la stabilité budgétaire que par la solidarité. N’est-ce pas un pari risqué ?

PB : Je ne me résoudrai pas à accepter une Europe où, au niveau macro-économique, on ne s’occuperait que des banques, et où la question de la solidarité serait laissée aux territoires.

Jacques Delors le dit toujours, l’Europe est un triptyque : la compétitivité qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. Ne pas décliner au niveau européen le concept de solidarité, c’est aller dans le mur avec l’aventure européenne, c’est retourner les peuples contre l’Europe, ce qui, dans une certaine mesure, est déjà le cas.

Je suis très frappée par l'état catastrophique de l’opinion de populations comme les Portugais et les Espagnols, qui étaient pourtant les plus eurobéates. 

ST : Je crois à l’idée européenne, et je refuse que l’Europe et la population de Seine-Saint-Denis se tournent le dos. L’Europe se fixe elle-même des objectifs de lutte contre la pauvreté et le décrochage scolaire dans sa stratégie pour 2020, elle doit s’y tenir.

Si l’idée de solidarité s’affaiblit, imaginez ce que cela pourrait représenter pour les jeunes, nombreux dans notre département ? Que se passerait-il s’ils finissaient par se dire que leur avenir n’est pas européen ? Je ne demande pas plus d’argent de l'UE, mais au moins de maintenir l’effort.

J’ai de toute façon le même débat en France…

Voulez-vous dire que l’Etat reproduit à l’égard des collectivités les travers que vous dénoncez sur le budget européen ?

ST : Le gouvernement demande aux collectivités de faire des efforts…

Mais il ne faut pas se raconter d’histoires. La solidarité n’est pas une valeur immédiatement et communément partagée.

Elle ne l’est pas toujours entre les Etats européens et elle ne l’est pas entre les territoires. Le gouvernement a mis en place des dispositifs de péréquation en fin d’année dernière favorisant un petit peu plus les départements urbains et pauvres. Les barons ruraux s’y sont opposés et leur point de vue a été relayé par le président du Sénat.

Vous proposez la création d’une « mission d’alerte » pour que l’UE puisse intervenir plus rapidement là où des problèmes urgents (emplois menacés, mutations industrielles...) sont repérés. En quoi cette équipe sera différente de celle créée par la Commission en 2012 pour les pays frappés par le chômage et dont l’action est invisible ?

PB : La task force de la Commission, c’est "M. Barroso qui envoie ses vigiles". On veut faire autre chose en associant les acteurs locaux. Chez Renault, le dossier d’obtention du fonds d’ajustement à la mondialisation a été monté en dépit du bon sens (les aides ont été débloquées deux ans après le plan social, ndlr).

Cet exemple est le pire que je connaisse. L’entreprise Renault a trouvé ce chaînon manquant pour compléter son plan social, et l’a monté toute seule. Le pilotage politique de l’Etat a été inexistant.

En Espagne, les autorités régionales ont joué le jeu, en concertation avec les syndicats, pour résoudre des situations locales avec ce fonds européen. L’Allemagne, pourtant opposée au fonds d’ajustement à la mondialisation, est le pays où cet outil est le mieux utilisé.

ST : Sur le site PSA d’Aulnay, la direction explique tout est réglé : 1500 salariés iront à Poissy, et il y aura 1500 postes sur place. Mais ce n’est pas si évident.

Les déplacements entre Aulnay et Poissy ne sont pas faciles et les emplois créés ne correspondent pas forcément aux qualifications des salariés.

Cette mission européenne d’intervention rassemblerait des élus locaux, des députés européens, des fonctionnaires de la Commission etc. Elle pourrait identifier les solutions à mettre en place. Le fonds d’ajustement à la mondialisation pourrait être utile pour proposer des débouchés aux salariés d’Aulnay.

L’Europe souhaite aussi débloquer 6 milliards d’euros au profit des jeunes chômeurs, qui se verraient offrir un stage, une formation ou un emploi après 4  mois d’inactivité. Le détail des critères d’attribution des aides doit être précisé. Quelles actions pourraient être mises en place dans votre département ?

ST : La Seine-Saint-Denis dispose d’un campus des métiers pour la formation et l’apprentissage, un très bel équipement de 2500 places. 50% des capacités seulement sont atteintes. Les entreprises ne sont pas demandeuses, par méconnaissance ou par méfiance de ce public. L’aide européenne pourrait aider à inciter les entreprises à accueillir des apprentis.

PB : Cette garantie pour les jeunes a donné lieu à des expériences très concluantes en Finlande et en Autriche. Il vaut mieux faire moins d’heures supplémentaires et plus de recrutements de jeunes.

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