La Seine-Saint-Denis se cherche un avenir européen

  

Talon d'Achille de l'Europe, la politique sociale a de beaux jours devant elle si elle prend la Seine-Saint-Denis comme laboratoire. C'est tout du moins ce que souhaitent les élus du département, en dialogue direct avec Bruxelles.

Eurocrates froids, libéraux échevelés, oublieux de la réalité sociale et éloignés des citoyens… Prestigieux à Bruxelles, le titre de commissaire européen peut être un boulet quand il s’agit de renouer avec le terrain.

Invité en Seine-Saint-Denis, lundi 18 février, pour la deuxième fois cette année, le commissaire à l’Emploi et aux Affaires sociales László Andor a vu sa tâche facilitée par le déroulé d’un séminaire sur l’Europe et les territoires. 

Sur place, pas de Franciliens remontés contre les politiques d’austérité européennes, mais un accueil bienveillant du président socialiste du département Stéphane Troussel, entouré de députés européens (Pervenche Berès, Alejandro Cercas, Patrick Le Hyaric) et d’élus locaux venus signer un « appel pour une Europe solidaire des territoires ».

« Rallumer le moteur »

« Alors qu’on reproche souvent à l’Europe sa panne démocratique, il nous a semblé que nous pouvions contribuer à rallumer le moteur par le bas, par le local », veut croire le successeur de Claude Bartolone.

Dans un département béni par les entreprises qui s'y installent sans pour autant recruter la main-d'oeuvre locale défavorisée (23% de la population vit sous le seuil de pauvreté), on fait le pari que l’Europe peut être solidaire. 

Dans le cas contraire, elle s'expose « à subir les divisions et les tensions » nées des inégalités qui se creusent, prévient Stéphane Troussel.

Dans son département, les Restos du cœur gagnent en fréquentation, avec 5000 bénéficiaires de plus au cours de cette campagne d’hiver, soit 50 000 personnes en tout.

A Sevran, les services de l’emploi de la mairie ploient sous la lourdeur des tâches : « On constate une aggravation des problématiques des personnes », commente Catherine Matignon, directrice du « Projet de Ville RSA », financé à 50% par l’Union européenne.

Jeunes en décrochage

Un profond découragement gagne les bénéficiaires de cette allocation : « Certains ne viennent plus nous voir, alors qu’ils ont l’obligation d’être accompagnés ». Problèmes de logement, de santé, de garde d’enfants, de confiance en soi… Les handicaps traités vont bien au-delà du financement de formations qualifiantes.

Le parcours de réinsertion de ces accidentés de la vie prend du temps, en moyenne trois ans. Un cycle couronné par un emploi stable dans le meilleur des cas. Atteindre un objectif de 10% de retour à l'emploi "c’est déjà bien", estime Mme Matignon.

A Bobigny, le commissaire hongrois a sorti quelques outils de sa besace : le premier socle de la « dimension sociale » de l’Union économique monétaire, en attendant de la compléter le 20 février par de nouvelles mesures.

En l’état, quatre leviers sont sur la table : le Fonds d’ajustement à la mondialisation, qui aide les salariés victimes de plans sociaux, le Fonds d’aide alimentaire, destiné aux Restos du cœur et à d’autres structures, le Fonds social européen, pour les chômeurs, et enfin l’initiative pour les jeunes sans emploi, dotée de 6 milliards d’euros, nouvelle marotte du futur budget 2014-2020.

Expérimenter

Son but est d’éviter la prolifération de jeunes en décrochage, sortis du système scolaire et dépourvus de toute perspective d’emploi, en les prenant en main avant qu’ils ne dérapent. En clair, contraindre les pouvoirs publics à proposer un job, un stage, un apprentissage ou une formation aux moins de 25 ans au-delà de 4 mois d’inactivité.

Et leur tendre une nouvelle manne pour financer ces dispositifs. La Seine-Saint-Denis, densément peuplée de jeunes, aimerait bien expérimenter cette « garantie » européenne, déjà étrennée en Finlande et en Autriche.

Mais le diable se cache souvent dans les détails technocratiques : les 6 milliards d’euros décrochés à l’issue du sommet européen des 7 et 8 février ne seront ouverts qu’aux régions marquées par un chômage des jeunes supérieur à 25%.

Ce qui n’est pas le cas de l’Ile-de-France, contrairement au département de Seine-Saint-Denis. « Les disparités infrarégionales sont négligées dans la politique de cohésion », déplore-t-on au Conseil général.

Faire de la dentelle pour ne pas oublier les territoires les plus fragiles ? La tâche s’annonce difficile, « maintenant que les Etats ont gravé dans le marbre la référence au critère régional », explique l’entourage de László Andor. Mais les techniciens réfléchissent à des systèmes dérogatoires, sans toutefois croire à la panacée.

Force de frappe

« Personne ne pense que 6 milliards soient suffisants » pour s’attaquer au problème du chômage juvénile, souligne le commissaire, précisant qu’une mise en œuvre à grande échelle de la garantie européenne coûterait environ 21 milliards d’euros.

Plutôt que de doter l’UE d’une vraie force de frappe, les Etats déversent de l’adoucissant sur un budget en peau de chagrin qui voit les fonds structurels diminuer de 30 milliards d’euros.

Même sans la martingale budgétaire pour les jeunes, ces derniers continueront d’être aidés par le Fonds social européen, qui remplit des fonctions similaires.

A condition que les Etats acceptent de lui octroyer un niveau honorable de crédits au sein des 325 milliards d’euros du budget de la politique régionale. Ce qui n’est pas encore acquis.

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