Sortir de la crise grâce à l’art et la culture

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Malgré la période sombre que traverse l’Europe, nous avons de bonnes raisons de rester optimistes et le secteur culturel est porteur d’espoir, d’idées et de croissance économique, écrivent Uffe Elbæk, le ministre danois de la culture, et Androulla Vassiliou, la commissaire européenne à l’éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse.

Le commentaire suivant a été écrit par Uffe Elbæk, le ministre danois de la culture, et Androulla Vassiliou, la commissaire européenne à l’éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse.

Si nous ne pouvons nier la gravité de la crise actuelle, il reste à l’Europe de nombreuses raisons d’être optimiste et confiante. Ce que nous proposons, en tant qu’individus et responsables politiques européens passionnés d’art et de culture, c'est de prendre conscience que le secteur de la culture est une véritable mine d’idées, d’espoirs et de perspectives nouvelles de croissance économique capable de nous aider à sortir de la crise.

Cette crise est avant tout une crise de confiance, non seulement des investisseurs, des responsables politiques et des électeurs, mais de chacun d'entre nous. Si à tous les niveaux, les dirigeants politiques et les institutions se démènent pour trouver les bonnes solutions, c’est toutefois à nous, la société, de donner le meilleur de nous-mêmes pour avancer. Nous devons trouver de nouvelles voies pour encourager une croissance qui réconcilie l'homme et l'économie. Il est temps pour nous de prêter davantage attention à l'abondance de talent et d’inventivité que nous offrent le monde artistique et le secteur de la création.

L’art ne se résume pas à l’accessoire – encore qu’il s’avère déjà enrichissant à ce niveau – c'est aussi une façon de penser et d'innover à partir de la réalité. La prospérité et le bien-être de l’Europe de demain seront le reflet des idées que nous aurons eues pour la faire évoluer. Nous devons tous nous transcender en suivant l'exemple des artistes, qui savent déjà tirer le maximum du minimum de substance, sortir des sentiers battus, créer des harmonies nouvelles et donner corps et forme à des idées auparavant inconcevables.

Tout individu ou groupe d’individus a la capacité d'innover et de donner vie à de nouvelles idées, mais les artistes en ont fait leur métier. Et si la crise est économique et politique, elle n’est en rien culturelle. Le secteur de la culture, que ce soit les beaux-arts ou la création, est en réalité plus dynamique et vivant que jamais, et le secteur de la création est à l'heure actuelle l'un des seuls à être en croissance en Europe.

Notre message s’adresse en particulier à trois catégories de personnes:

En premier lieu à l’«Europe politique», c’est-à-dire aux responsables et aux citoyens européens. Les obstacles politiques doivent être levés pour permettre à l'innovation de foisonner et le cadre européen applicable au secteur de la création doit être élargi. Nous devons créer des villes qui attireront et inspireront les bonnes personnes, qu'elles viennent d’Europe ou d’ailleurs. Nous devrons tous faire preuve de courage, prendre les bonnes décisions et établir des priorités audacieuses.

En second lieu, nous vous encourageons, vous les artistes, les institutions et le secteur de la création, à accepter la responsabilité qui va de pair avec la possibilité de jouer un rôle important dans l’avenir de l’Europe. Nous vous invitons à une prise de conscience et vous demandons instamment d'accepter ce rôle qui vous convient dans une Europe en quête d’inspiration et d’idées neuves et nous vous encourageons à nouer le dialogue avec le reste de la société, forts de votre perception différente, critique et créative du monde. En retour, nous nous engageons à vous ouvrir nos portes et à écouter attentivement ce que vous avez à dire.

Enfin, nous nous adressons à la génération montante d’artistes et d’innovateurs: il est temps de lever la tête et d’être fiers de ce que vous êtes. Vous êtes l’avenir et vous avez un rôle vital à jouer en portant le flambeau de l'espoir qui nous aidera à sortir de cette sombre période.

Quel rôle pour les responsables politiques?

Les villes européennes comptent aujourd'hui parmi les plus créatives et les plus dynamiques du monde. Des villes telles que Londres, Milan, Paris, Madrid, Varsovie, Munich, Stockholm, Amsterdam, Berlin et Copenhague ne sont pas seulement des métropoles, ce sont aussi de grands centres de création qui emploient des centaines de milliers de personnes dans ce domaine. Il s'agit certes d’innovateurs généralement associés aux arts tels que les artistes, les cinéastes, les acteurs, les réalisateurs, les sculpteurs, les architectes, les designers, les écrivains, les musiciens et les compositeurs, mais aussi de stylistes, de fabricants, de concepteurs de jeux vidéo ou de publicité, et de tous les esprits libres que comptent les différents secteurs. Ces personnes contribuent non seulement à l'économie de la ville, mais aussi à sa vie et à sa culture. Les villes proposant une vie culturelle riche et diversifiée continuent d'attirer les talents créateurs et innovateurs, qui contribuent à la santé économique et au bien-être général de la ville. Cela vaut pour les grandes villes, mais aussi de plus en plus pour les villes européennes de petite et moyenne taille.

En outre, non seulement le nombre mais aussi la concentration de professionnels de la création sont impressionnants. Une étude récente effectuée par le groupe de réflexion danois FORA montre qu’à Copenhague, le secteur le plus important est celui de la création: quelque 70 000 personnes ont un emploi soit en rapport direct avec la création, soit dans des activités bénéficiant des innovations de ce secteur, telles que la vente d’articles de mode.  En 2008, la création générait 12 % de la croissance au Danemark, soit huit fois plus que l’agriculture, l’horticulture et la sylviculture réunies, et 21 % des jeunes pousses (start-up) danoises avaient trait au domaine de la création. Dans l’Union européenne, la création représente entre 3,3 % et 4,5 % de l'économie, selon les méthodes de mesure. La croissance de l’emploi dans ce secteur est plus forte que dans les autres: elle y atteint 3,5 % par an, contre 1 % tous secteurs confondus. Dans les autres secteurs, les entreprises qui obtiennent les meilleurs résultats, sont celles qui comptent le plus de salariés ayant reçu une formation à finalité créative.

Et cette croissance se poursuit. Dans l'ensemble, le secteur de la création se développe au fur et à mesure que l’association des compétences artistiques et de la technologie donne lieu à de nouvelles avancées dans l’architecture, le design, le cinéma et tant d’autres domaines où le rôle de la créativité, de l’inventivité et de l’intuition artistique gagne en importance. Les Nations unies décrivent désormais le secteur de la création comme l’un des plus dynamiques au monde, avec une croissance mondiale moyenne de 14 % par an entre 2002 et 2008.

La proposition de nouveau programme «Europe créative» de la Commission européenne vise précisément à soutenir les artistes et les professionnels du secteur de la création en Europe. Nous invitons tous les responsables politiques à favoriser les initiatives susceptibles de sortir l’art de son isolement et d’en faire, avec la création et les activités culturelles, une composante de la société dans son ensemble. Les artistes et la créativité pourraient être encore plus présents dans nos écoles primaires, et devenir un catalyseur de l’innovation dans le milieu professionnel. L’art doit sortir de ses murs et s'insinuer dans les esprits.

En outre, une vie culturelle animée donne naissance à des villes où il fait bon vivre, qui peuvent ainsi attirer encore plus de professionnels de la création. Les régions touchées par la dépopulation et la fuite des jeunes talents peuvent être redynamisées par la culture. Les villes européennes regorgent de possibilités en raison de leur riche héritage historique et de leur mélange fertile de cultures et de langues. En intégrant mieux la culture dans l'aménagement urbain, la politique sociale et le développement d’activités, nous pouvons rendre les villes beaucoup plus attractives, agréables à vivre et économiquement durables.

Nous pensons également qu'un recours créatif à la culture dans la politique étrangère et dans le développement peut être bénéfique, Cela pourrait se faire, par exemple, en associant des artistes et des professionnels de la création au renforcement des institutions et infrastructures culturelles du monde en développement. La culture est au cœur de notre partenariat stratégique avec la Chine; lors du sommet UE-Chine ce mois-ci, les 14 et 15 février, nous avons franchi une nouvelle étape dans notre coopération en lançant le dialogue interpersonnel de haut niveau UE-Chine. L’Union a également renforcé son partenariat culturel avec le Brésil. L’art et la culture symbolisent déjà dans une large mesure l'Europe aux yeux du monde, et nous sommes conscients que ce domaine est l’un des points forts de notre continent.

Il s'agira de donner corps aux idées qui éclosent dans les salles de réunion et les débats politiques. Nous devons construire des ponts solides entre les artistes, le secteur de la création et d’autres secteurs tels que l'éducation, la production et la recherche.  Il y a beaucoup à gagner, ne serait-ce qu’en suscitant de nouvelles relations, et cette stratégie peut donner lieu à une très forte croissance sans nécessiter de gros investissements financiers. Le changement est avant tout une question de mentalité et de communication, et suppose de placer les bonnes personnes au bon endroit. Nous devons investir dans la culture, non pas en dépensant plus d’argent mais en établissant les bonnes priorités, en encourageant les bons partenariats et en instaurant un cadre réglementaire favorisant la créativité. Ce programme reçoit un large soutien de la part de toutes les tendances politiques. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a notamment fait savoir qu'il était favorable à l’idée de mettre davantage l'accent sur la culture.

L’initiative «Team Culture 2012», que lancera le ministre danois de la culture les 27 et 28 février à Copenhague, sera l'un des outils utilisés pour élever le débat. Douze grands noms de la culture européens y rédigeront un manifeste décrivant le rôle que peut jouer ce domaine en temps de crise, l’objectif étant de donner une impulsion au débat européen; ce manifeste fera l'objet d'une grande conférence, qui réunira des décideurs politiques européens en juin, à Bruxelles.

Quel rôle pour les artistes?

Vous, les artistes, devez prendre conscience de votre potentiel et réaffirmer votre autorité. Soyez à la hauteur de la responsabilité que vous confère votre talent. La société construit sa propre histoire et les artistes et institutions artistiques doivent y regagner leur place d’acteurs centraux en descendant dans l’arène. Vous avez beaucoup à offrir et nous avons beaucoup à gagner. Nous devons être davantage à votre écoute et apprendre votre langage, mais vous devez, vous aussi, mieux comprendre nos besoins et communiquer avec nous.

Il s’agit d’une invitation, pas d’un ordre. Il n’est pas question de vous persuader de sacrifier votre intégrité artistique sur l’autel de la croissance et de l’entrepreneuriat. Au contraire, il est important que vous continuiez à faire ce que vous faites déjà, mais en nouant des relations plus étroites avec le reste de la société. Créons de nouvelles relations. En tant qu’artistes, vous avez une manière unique de donner du sens à ce qui n’en a en apparence pas, d’observer le chaos du monde et d’y insuffler espoir et perspective. Vous avez une réelle contribution à apporter.

Quel rôle pour la nouvelle génération?

Aux étudiants et aux prochaines générations d’artistes et d’innovateurs, nous disons: L'avenir vous appartient!

Si nous n'avons d'autre choix que d'accepter la crise en tant que telle, il importe que nous discernions ce qu’elle peut également nous offrir: une merveilleuse occasion de remettre l’Europe sur la voie et de nous réinventer en mieux. Ces moments difficiles nous donnent l’occasion de nous interroger sur nos vies et notre structure politique, et de revisiter nos valeurs les plus fondamentales.

Nous avons déjà pu constater le rôle déterminant que pouvaient jouer les jeunes artistes en 2011, lors du printemps arabe. La génération montante d’artistes européens a à la fois une grande responsabilité et une chance unique; elle doit maintenant l’accepter et faire preuve de courage. Ne laissez pas la peur, le désespoir ou les oiseaux de mauvais augure vous arrêter. Ne permettez pas au passé de vous enlever votre avenir.  Ou, comme l’expliquait Mme Hillary Clinton: il ne faut jamais gâcher une crise, même une mauvaise.

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