En Allemagne, l’entreprise est populaire

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Vice-Président du groupe Volkswagen au début des années 90, Daniel Goeudevert apprécie la capacité de l'Allemagne à valoriser ses talents quand l'élite française reste attachée au modèle des grandes écoles.

Professeur d'allemand au début de sa carrière, ce Français originaire de Reims a exercé de hautes fonctions chez Volkswagen, fleuron de l'industrie allemande. Une situation improbable en France : "Vous imaginez un Allemand à la tête de Peugeot ?" lance cet iconoclaste désormais installé en Suisse. EurActiv.fr l'a rencontré en marge d'une conférence organisée à Sciences Po le 15 janvier.

 

Quels enseignements avez-vous tirés de ces années passées à la tête de Volkswagen sur la relation des Allemands à l’égard du monde de l’entreprise ?

L'entreprise est constitutive de la culture allemande, elle n'est pas en dehors de la vie du pays. En France, on met plus en avant le modèle social. Je ne sais pas ce que l’on entend vraiment par là, sans doute veut-on dire “protection”. Les Allemands considèrent qu’il faut d’abord avoir un très bon résultat commercial et industriel pour garantir des droits. En France, la paix sociale est du ressort de l'Etat. 

L'entreprise allemande est également quelque chose de populaire. Les patrons apparaissent plus à la télévision que certaines stars de cinéma. Mon expérience chez Volkswagen remonte aux années 1990, mais je suis toujours invité dans des talk shows en Allemagne. Le patron, c'est celui qui fait partie de la vie publique de haut niveau, mais que l’on retrouve dans l'équivalent de Gala. Il est iconisé.

Dans les médias, le patron est d’ailleurs présenté différemment d’un pays à l’autre. Les Allemands donnent son nom, son âge, et le nom de l'entreprise qu'il dirige dans laquelle il a souvent gravi les échelons. En France, on mettra plus facilement l'accent sur son parcours académique exemplaire, ses diplômes (Polytechnique, ENA etc), et on ne mentionnera pas son âge. 

Les enquêtes d’opinion montrent que le stéréotype de l’Allemand discipliné et rigoureux a encore de longs jours devant lui. Est-ce l’expérience que vous avez faite outre-Rhin ?

Les Allemands sont surtout tolérants. Dans ce pays, un étranger est rarement critiqué pour son accent, dans la mesure où il fait l’effort de parler la langue. Je l’ai moi-même expérimenté. En France, il faut parler impeccablement pour ne pas être ignoré.

Quel rapport les Allemands entretiennent-ils avec leurs voisins français, selon vous ?

Les Allemands ne sont pas méchants à l'égard des Français, ils les trouvent sympathiques, mais sans plus. Je crois que la relation a bien été résumée par Brigitte Sauzay (ancienne interprète et conseillère auprès du chancelier Gerhardt Schröder, ndlr) qui disait : "Les Français respectent les Allemands, mais ne les aiment pas. Les Allemands aiment bien les Français, mais ne les respectent pas."

Que vous inspire l’évolution du couple franco-allemand, dont on pointe régulièrement les dysfonctionnements ?

L’environnement a changé. Le couple franco-allemand fonctionnait bien avant, quand il n’y avait pas 27 pays, 27 parlements, 27 chefs d’Etat. Ces 15 dernières années, le pouvoir économique s’est déplacé vers l’Asie, l’Amérique du Sud… Il y a 20 ans, Volkswagen vendait autant de voitures en France qu’en Chine. Aujourd’hui le groupe en vend 20 fois plus en Chine, soit 3 millions de véhicules. C’est plus que la production de Renault et Peugeot regroupée. L’Allemagne caracole en tête des Etats exportateurs, car tous les pays émergents ont besoin de la mobilité automobile, de machines-outils, de la haute technologie...  

Environ 60% des exportations allemandes concernent l'Europe. Le pays n'a-t-il donc pas encore tout intérêt à défendre l'UE ?

Economiquement, plus on avance, et moins l’Europe va être importante pour l’Allemagne, avant tout concentrée sur ses résultats. En s'affranchissant de son histoire, elle est devenue un géant économique. Et à travers cette puissance économique, elle joue un rôle politique. C’est une inversion du phénomène historique.

L’Allemagne n’a donc rien à craindre économiquement ?

La question est de savoir si le combat est livré sur le bon champ de bataille. Pour le moment, l’Allemagne et les autres pays européens bouchent les trous avec les pays du Sud. Mais imaginons que l'évolution économique soit telle que les économies des pays émergents commencent à moins importer, que l'évolution des normes environnementales les amène à acheter moins de voitures de grandes catégories, faisant ainsi souffrir l'Allemagne, et qu’une secousse des agences de notation fasse trembler son triple A…

Si l'UE dans son entièreté est remise en cause, tout le monde va se rapprocher pour entrer dans une structure de type fédéral. L'Allemagne a intégré le jour où son économie connaîtrait des faiblesses dans sa prospective, mais elle ne croit pas qu'il va arriver.

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