Un porte-parole du ministère allemand des finances a déclaré le 18 mai que l'interdiction des ventes à découvert à nu s'appliquerait également aux couvertures de défaillance (credit default swaps - CDS) sur les obligations des gouvernements de la zone euro, que certains décideurs politiques accusent d'avoir alimenté la crise de la dette grecque.

Les dix institutions financières couvertes par l'interdiction sont : Allianz, Commerzbank, Deutsche Bank, Deutsche Postbank, Generali Deutschland et Munich Re.

Cette mesure a été annoncée formellement le 19 mai par la chancelière Angela Merkel. Cette interdiction s'appliquera d'abord pendant un an.

Dans les ventes à découvert à nu, l'opérateur vend un stock ou une obligation – pariant sur la chute de son prix – sans en être le propriétaire ou sans s'assurer qu'il peut être emprunté, comme cela est nécessaire dans une vente à découvert conventionnelle.

Un contrat CDS à nu consiste, pour les fonds d'investissements comme les hedge funds, à parier sur l'incapacité de l'émetteur de l'obligation à rembourser sa dette.

Cette décision allemande représente la dernière tentative pour protéger les institutions financières des attaques spéculatives après que la crise financière mondiale a amené les gouvernements européens à injecter des centaines de milliards d'euros dans le sauvetage des banques.

L'Allemagne, pionnière de l'UE

Ces derniers mois, le gouvernement allemand s'est attelé à une nouvelle loi destinée à améliorer la protection des investisseurs et le fonctionnement des marchés de capitaux.

Les règles envisagées, en réponse à la crise financière, auraient dû être adoptées par le cabinet de la chancelière Merkel mi-juillet avant d'avoir force de loi après un vote au parlement prévu à la fin de l'année.

Des sources proches de la coalition ont affirmé que le ministre des Finances allemand Wolfgang Schaüble avait ordonné l'interdiction via un décret.

Si l'on se réfère aux projets élaborés plus tôt cette année, la vente à découvert à nu sera interdite par la loi à cause du risque qu'elle pose à la stabilité des marchés financiers. Un système électronique sera mis en place pour informer sur la situation des ventes à découvert. Il sera accompagné de sanctions pour assurer que les vendeurs à découvert s'y conforment.

L'interdiction allemande intervient après les appels de pays comme la Grèce, l'Allemagne, la France et le Luxembourg en mars à une action rapide pour limiter, voire interdire les contrats CDS à nu.

Les ministres des finances de l'UE ont discuté de la possibilité d'agir sur le marché des CDS le 16 mars après que l'exécutif européen a indiqué qu'il réfléchissait à une interdiction des ventes à nu.

Le Royaume-Uni, siège de la plupart des hedge funds européens, a fait part de ses doutes quant à l'efficacité de cette mesure.

"Nous devons y penser et y penser avec clairvoyance, mais, ceci étant dit, il ne s'agit pas du principal élément de ce qui s'est passé avec la crise grecque", a déclaré le président de l'autorité britannique des services financiers Adair Turner en mars.

Contenir la crise

Tim Ghriskey, investisseur en chef chez Solaris Asset Management à New York affirme qu'il a des doutes quant à l'efficacité de la décision allemande.

"Le seul problème, c'est que les investisseurs peuvent aller autre part pour vendre à découvert, ils peuvent aller n'importe où, donc à moins que cela ne devienne une restriction mondiale, cela ne fera pas peur à grand monde", souligne-t-il. "J'imagine que cela va rendre les choses un peu plus difficiles mais s'ils veulent le faire ils trouveront toujours un moyen."

"Le but est davantage de limiter la volatilité et d'essayer de prévenir une sorte de raid sur les dettes, ou sur les titres de propriété. Nous avons déjà observé cela par le passé, mais à chaque fois qu'il y a des changements réglementaires, il vaut mieux en tenir compte", estime Lawrence Glazer, associé gérant de Mayflowers Advisors à Boston.

Robert Savage, directeur général de Track.com, ajoute qu'il "ne s'agit pas d'une mesure désespérée. C'est juste un autre instrument utilisé par les décideurs politiques européens pour essayer de contenir cette crise. La perception selon laquelle les ventes à découvert sont une force déstabilisatrice n'est pas nouvelle en Europe, mais ces derniers temps ces inquiétudes ont été alimentées par les peurs de voir leurs banques être attaquées et ils essaient de protéger la valeur des actions des banques."

Réactions négatives des marchés

Les opérateurs se sont alarmés face à cette initiative. Les bourses européennes ont lourdement chuté le 19 mai et l'euro a atteint son niveau le plus bas depuis quatre ans face au dollar.

La monnaie unique européenne est tombée en dessous d'1,21 dollar avant de se reprendre à 1,22 dollar.

La décision allemande a conduit certains courtiers japonais à ne pas vendre de la dette européenne lors des heures d'ouverture des marchés en Asie mercredi. "Aujourd'hui, il est difficile pour nous d'opérer sur les obligations européennes", a affirmé Yasutoshi Nagai, économiste en chef chez Daiwa Securities Capital Markets.

La veille, les bund futures se sont élevés de 80 points, élargissant leurs gains à la fin de la journée de mardi en Europe après que l'Allemagne a affirmé vouloir interdire les ventes à découvert à nu des obligations des gouvernements de la zone euro et les CDS.

POSITIONS

L'initiative allemande a été qualifiée de "presque comique" par Eurointelligence, un site Internet spécialisé sur l'euro dirigé par l'éditeur associé du FT Wolfgang Münchau. "L'idée politique derrière cette décision, c'est de montrer la détermination contre les spéculateurs avides qui déstabilisent apparemment l'euro", écrit le site.

"Le problème, cependant, c'est qu'il y a très peu d'opérations de CDS en Allemagne. La plupart d'entre elles s'effectuent au Royaume-Uni."

Selon M. Münchau, "il est inconcevable" que le nouveau gouvernement puisse soutenir cette interdiction, bien que cette idée ait le soutien de Lord Turner, le régulateur financier.

Se projetant vers l'avenir, l'éditeur associé du FT estime que davantage d'initiatives viendront de l'Allemagne puisque Mme Merkel est pressée par son parti d'accepter une nouvelle taxe sur le système bancaire.