Vous proposez un mécanisme sur la dette qui permettrait de sauver l’euro aujourd’hui menacé. Quelles en sont les grandes lignes ?
Dans le système actuel, toutes les dettes sont égales. Si l’une d’entre elles explose, en l’occurence celle du mauvais élève la Grèce, le bateau tout entier coule. Nous proposons un système différent, dans lequel on créerait une “dette bleue” et une “dette rouge”. La “dette bleue” serait sénior et remboursée en termes financiers avant la “dette rouge” qui serait junior.
Chaque pays de la zone euro diviserait sa dette en deux et indiquerait que dans tous les cas de figure, il rembourserait d’abord la dette bleue puis la dette rouge. Les pays pourraient faire défaut sur la dette rouge, sans faire défaut sur la dette bleue. La dette bleue, qui figure dans notre proposition, serait équivalente à 60% du PIB –le critère de Maastricht–, pour tous les bons pays, mais ce nombre pourrait être abaissé pour un pays dont les finances seraient en difficulté. Elle serait très forte et très sure.
La deuxième étape consisterait à fusionner les dettes bleues de tous les pays de la zone euro. Les pays engageraient leur responsabilité conjointe et solidaire. Cela signifie que tous les Parlements garantiraient l’ensemble de la dette bleue des autres pays. L’Allemagne garantirait la dette bleue des 15 autres pays de la zone euro et Chypre ou Malte garantiraient aussi l’ensemble de la dette bleue des autres pays. La force du mécanisme réside dans cet engagement collectif.
Ce système serait incitatif pour les investisseurs internationaux…
Oui. Ils achèteraient de la dette bleue sur les marchés. Ils sauraient que s’ils achètent 100 euros de dette bleue, 28 iraient à l’Allemagne, 20 à la France… Et ils sauraient que tous les pays sont conjointement et solidairement responsables.
Les investisseurs auront confiance en cette dette liquide qui serait énorme, presque 6.000 milliards d’euros, c’est-à-dire la taille du marché de la dette américain. Tous les pays y gagnent en liquidité, même l’Allemagne. Aujourd’hui le marché de la dette allemande est encore relativement petit comparé aux bonds mondiaux puisqu’il est de mille milliards d’euros. Les asiatiques achèteront beaucoup plus de dettes européennes donc les taux baisseront, y compris pour l’Allemagne.
Du côté des émetteurs on ne peut donner la garantie qu’en passant devant le Parlement. La nouvelle dette créée chaque année devra être garantie tous les ans par les Parlements, y compris le Bundestag.
Un comité de stabilité financière composé d'anciens ministres des Finances ou d’anciens banquiers centraux connus de tous et crédibles (Weigel, Michel Sapin, Padoa-Schioppa…) est mis en place.
Ce comité propose une allocation de dette bleue pour l’ensemble du pool. Celle-ci pourra être adoptée ou rejetée en bloc pour qu’il n’y ait pas trop de discussions. Pour décider de la composition de cette allocation, le comité aura consulté les trésors français, allemand…Le trésor allemand pourra par exemple refuser de soutenir le plan de dette slovène si jamais il considère que le pays n’a pas respecté ses engagements comme il le fallait.
La Commission ne pourrait-elle pas jouer le rôle de ce groupe des sages?
La Commission est dirigée par M. Barroso qui était premier ministre du Portugal et qui a fait n’importe quoi et M. Olli Rehn qui est ancien haut fonctionnaire de Finlande qui n’a jamais vu un électeur, qui est inconnu des marchés financiers et qui n’a aucune crédibilité.
Il faut utiliser les services techniques de la Commission, mais il faut que la Commission aide le comité. Ce n’est pas elle qui doit décider car la Commission ne sait pas dire à un pays qu’il ne file pas droit. Elle est trop gentille avec les Etats.
Et s’il y a un rejet des Parlements?
Dans ce système personne ne peut mettre son veto. Prenons un cas précis: le comité décide de ne pas inclure, par exemple, la Slovénie. L’Autriche soutient la Slovénie. Le Parlement autrichien décide de ne pas approuver la dette bleue. Dans ce cas, les deux pays s’excluent du système et ne bénéficient pas de la dette bleue, peu chère et garantie par tous.
Cela ne peut-il pas porter préjudice à ceux qui font partie du système ?
Ce qui serait grave serait que l’Allemagne se retire du système. C’est pour cette raison que tout le monde sera obligé de suivre. Si l’Allemagne refusait par principe d’assurer de la dette bleue alors que le comité de sages a donné son accord, ce serait le signal que l’Allemagne veut sortir de la zone euro.
Mais avant de proposer une allocation de la dette, les sages vont de toutes les façons prendre la témpérature auprès du Bundestag, de l’Assemblée française… Chacun pourra refuser d’assurer la dette en expliquant que son Parlement ne sera pas d’accord. Dans ce cas, le pays défaillant ne fera pas partie de l’allocation de dette bleue.
Selon vous, pour que le système fonctionne, tous les pays doivent avoir une règle budgétaire inscrite dans la constitution…
Il faut prouver aux Allemands que nous sommes aussi sérieux qu’eux. Aujourd’hui ils sont furieux. L’Allemagne a prêté son deutschmark et ses bonds, c’est-à-dire toute sa crédibilité historique. Et, au lieu de réduire leur dette et de se réformer, les Grecs ont pris l’argent, emprunté pas cher, créé des emplois de fonctionnaires qui ne servent à rien…
Pour que les Allemands acceptent d’assurer la dette officiellement, il faudrait qu’ils montrent qu’ils sont sérieux. Or personne en Europe n’est aussi sérieux que les Allemands qui ont adopté une règle budgétaire et une réforme prévoyant un départ à la retraite à 67 ans. Si les pays de la zone euro veulent que les Allemands garantissent une dette, il faudra leur expliquer comment nos réformes peuvent fonctionner d’un point de vue budgétaire.
Comment fonctionne la dette rouge ?
Notre système comporte deux régulations. Le comité pour la dette bleue, les marchés pour la dette rouge. Celle-ci est nationale et au dessus de 60%, et probablement au dessus de 40 pour les Grecs. Pour cette partie de la dette, c’est à chaque pays de convaincre les marchés qu’il ne va pas faire défaut. En cas de catastrophe, comme aujourd’hui, il ferait défaut sur sa dette rouge. Ce qui ne serait pas si grave que cela. Cela dit, ce n’est pas anodin et un pays qui ferait défaut sur sa dette rouge devrait être interdit d’émettre de la dette bleue pendant un petit moment.
Nos sanctions sont graduelles. Si, par exemple, la Grèce et le Portugal avaient été dans cette situation depuis 2000, toute la dette qu’ils auraient émise aurait été rouge. Au départ, leurs taux auraient été de 50 points de base au-dessus de la dette bleue, puis 70… et ainsi de suite. Et, très rapidement, ils auraient été à 300. Ce qui les auraient obligé à maitriser leurs finances publiques beaucoup plus rapidement. Au lieu d’être de 15 points de PIB en trois ans comme la zone euro le demande aujourd’hui à la Grèce, l’ajustement aurait été d'un point de PIB sur 6 ans.
Mais les Etats qui ne peuvent pas faire partie de ce mécanisme peuvent-ils faire partie de la zone euro?
En théorie oui, même si, en pratique, je pense que cela serait extrêmement compliqué. Leur dette est totalement rouge. Mon système est formellement volontaire, mais dans la pratique c’est impossible de ne pas y être.
Pourrait-il s’appliquer tout de suite avec la crise que traverse la Grèce ?
La question est: les Allemands voudraient-ils donner leur garantie à un pays qui leur a menti autant ? C’est une décision politique. Je pense que si le système était proposé, les Allemands le ferait avec tout le monde sauf les Grecs.
Votre proposition a-t-elle déjà reçu un écho positif, notamment en Allemagne ?
Au début, quand j’en parlais à l’Allemagne, l’accueil était négatif. Aujourd’hui je vois qu’ils parlent de réfléchir à des mécanismes de défaut sur les dettes souveraines en Europe, ce qui correspond à peu près à ce que je propose.
La Commission semble vouloir proposer un système d’alerte pour les dettes excessives. Qu’en pensez-vous ?
C’est ce que l'Europe fait depuis dix ans. Ils sont tous coupables et essaient de montrer que cela sera mieux avec ce qu’ils proposent.
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