La Bosnie-Herzégovine est le pays des Balkans occidentaux le plus en retard dans le processus d’adhésion à l’UE. Selon vous, quelles sont les principales réformes qui doivent être menées pour accélérer ce processus d’adhésion à l’UE?

L’UE et l’OTAN sont les deux priorités de notre politique extérieure. Nous n’avons pas encore déposé notre candidature à l’UE pour des raisons qui viennent plutôt de la position de départ plus difficile de la Bosnie-Herzégovine il y a dix ou quinze ans, par rapport aux autres pays de la région. Depuis 1995, nous avons fait de nombreuses réformes en matière de  défense, de fiscalité et de justice.

Mais nous n’avons pas encore réussi à terminer ce processus et il reste encore quelques questions à régler comme celle de la répartition de la propriété de l’Etat entre l’Etat central et les deux entités de la Bosnie-Herzégovine de l’autre. De plus, la fermeture du bureau du Haut représentant nécessite une réforme de la Constitution. Toutes les forces politiques sont d’accord sur le fait de changer la Constitution mais il y a des divergences sur la façon de le faire. C’est pourquoi nous sommes pour le moment un peu freinés dans le dépôt de notre candidature.

Malgré cela, nous avons signé l’Accord de stabilisation et d’association (ASA) il y a deux ans. Et les autorités continuent d’avancer vers l’adoption de l’acquis communautaire, sans attendre le dépôt officiel de notre candidature, car nous ne voulons pas être en retard par rapport à nos voisins qui ont déjà déposé la leur. Je pense que, d’ici la fin de l’année, les conditions seront réunies pour que la Bosnie-Herzégovine dépose sa candidature. Je suis très optimiste sur notre capacité à rattraper ce petit retard.

La Bosnie-Herzégovine est parmi les pays d’Europe du sud-est, où le soutien à l’adhésion est le plus fort, au-dessus de 70%.

Si le pays ne met pas sa Constitution et sa Loi électorale en accord avec le jugement de la CEDH dans l’affaire « Sejdic et Finci » avant les législatives d’octobre 2010, le Conseil de l’Europe pourrait déclarer les résultats illégitimes. Le pays risquerait alors sa suspension des institutions européennes. Qu’en pensez-vous ? Quels sont les obstacles à cette réforme ?

Nous sommes bien sûr conscients de l’importance de cet arrêt. Toutes les grandes forces politiques de Bosnie-Herzégovine sont d’accord sur le fait qu’il faut changer cette disposition de la Constitution. Pour ce faire, un groupe de travail devrait bientôt faire une proposition sur comment mettre en œuvre cet arrêt.

Le désaccord entre les partis concerne l’approche à adopter. Il y a deux écoles : d’un côté, les partis qui insistent sur des modifications minimales qui ne concerneraient que cette disposition de la Constitution, tandis que la deuxième approche veut l’assortir d’un package un peu plus large.

Dans quel cadre politique et ethnique s’inscrivent ces deux écoles ?

Les coalitions sont un peu transpartisanes mais on pourrait dire que cette première approche restrictive est plus proche de la Republika Srpska et cette deuxième approche plus large est plutôt proche de la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Mais on ne peut pas généraliser.

Et quel serait le contenu de cette deuxième approche?

Pour le moment, il n’y a aucune proposition officielle. On parle toutefois d’augmenter le nombre de parlementaires, ou de créer un groupe des peuples non constitutifs à la chambre des peuples. La question du vote au sein de la chambre des représentants, ou celle de la répartition des compétences, est également évoquée.

Les élections générales et présidentielles auront lieu au début du mois d’octobre. Pour que ce changement soit appliqué lors des élections, il devra être adopté d’ici un à deux mois.

On parle depuis longtemps de fermer le bureau du Haut représentant. Quel est votre sentiment sur ce point ?

La répartition de la propriété de l’Etat entre l’Etat et les entités conditionne la fermeture du bureau. Il faut trouver un équilibre entre les deux, car il s’agit d’une question technique, qui est devenue politique.

En Bosnie-Herzégovine, deux avis existent au sujet de la fermeture. Ceux qui considèrent qu’il faut fermer le Bureau rapidement et ceux qui veulent une fermeture plus graduée, car elle invoque un risque de vide juridique si on le supprime sans réformes constitutionnelles. Le Haut représentant a les moyens de débloquer certaines situations politiques.

Contrairement à certains de ses voisins, la Bosnie-Herzégovine a été exclue en décembre dernier du système d’assouplissement des visas. Alors que la Commission affirmait à l’époque que le pays n’avait pas mené les réformes suffisantes, la présidence espagnole a cependant indiqué récemment que la Commission pourrait proposer de lever l’obligation en juin prochain. Comment expliquez-vous ce changement ? 

Nous avons été très choqués par la décision de l’UE de laisser la Bosnie-Herzégovine en dehors du processus de libéralisation des visas l’année dernière. Nous pensions que nous étions au même niveau en ce qui concerne le remplissage des conditions de la feuille de route. La population a été aussi très déçue par une telle décision. Ce choc a conduit la Bosnie-Herzégovine à mobiliser toutes ses ressources pour remplir toutes les conditions, ce qui est le cas aujourd’hui.

La question des visas est d’une très grande importance en Bosnie-Herzégovine. De nombreux sacrifices ont été faits au nom d’un avenir européen, mais jusqu’à présent, il n’y avait aucune récompense visible pour les citoyens dans leur vie quotidienne.

La politique européenne d’élargissement en direction des Balkans vous semble-t-elle cohérente, dans la mesure où les Croates et les Serbes peuvent désormais voyager sans visas tandis que le reste de la population telle que les Musulmans ne peuvent pas ?

Il n’y avait pas beaucoup de stratégie de l’UE. Les Etats membres ont fait confiance à la Commission, et ont donc adopté une approche technique.

S’agit-il donc d’un manque de vision politique de l’UE ?

Je ne peux pas me permettre de dire s’il y a eu un manque de vision politique. Puisque l’UE a adopté une approche technique, nous avons fait de même. L’UE aurait peut être du avoir une approche un peu plus politique dans cette affaire, mais nous préférons désormais nous tourner vers l’avenir. Le fait qu’une partie de notre population ait pu voyager a été un peu décevant pour les citoyens de Bosnie-Herzégovine qui ne le pouvaient pas. Nous espérons que le sommet UE-Balkans de Sarajevo en juin nous apportera une bonne nouvelle sur ce sujet.

Qu’attend la Bosnie-Herzégovine de ce sommet ?

Nous attendons une décision positive sur la question des visas. Elle détendrait l’atmosphère politique en Bosnie-Herzégovine et donnerait une impulsion fantastique pour les nouvelles réformes.

Dix ans après le premier sommet de Zagreb en 2000, l’attente est également symbolique. Sarajevo est un très bon choix. C’est un lieu symbolique, une sorte de capitale non officielle de l’Europe du sud-est, étant donné le mélange des peuples et la tragédie que la ville a vécue. Le sommet doit aussi être un engagement fort en faveur de l’avenir européen des pays de la région. C’est dans notre intérêt, ainsi que dans celui de l’UE, que la région intègre l’UE et l’OTAN. La stabilité du continent serait retrouvée. Le plus tôt serait le mieux.

Quels liens particuliers la Bosnie-Herzégovine et la France ont-elles ? Quelle est la position de la France vis-à-vis de l’intégration de ce pays ?

La France et la Bosnie-Herzégovine ont des très bonnes relations politiques et amicales. La France soutient le chemin euro-atlantique de la Bosnie-Herzégovine. La France est également un des pays qui soutient le plus la libéralisation des visas.

Les liens sont également très forts sur le plan culturel car ils existent au-delà du cadre institutionnel. De nombreux intellectuels ou sportifs de haut-niveau, tels que Miralem Pjanic, Enki Bilal ou Danis Tanovic, vivent en France et sont en quelque sorte aussi les  ambassadeurs de la Bosnie-Herzégovine.