Pourquoi l’UE doit-elle, selon vous renforcer le soutien de l’intégration régionale du Maghreb ?

Dans la mondialisation telle qu’elle est, tout le monde connaît les avantages de l’intégration régionale. Dans un rapport d’octobre 2009, le FMI a bien indiqué que le défaut d’intégration régionale avait rendu encore plus sévère l’impact de la crise économique sur la région du Maghreb. Il n’y a pas de marché maghrébin. Le chiffre est impressionnant, mais le commerce intra-régional représente moins de 3% du commerce des pays du Maghreb.

L’intérêt de l’Europe à l’intégration régionale serait évidemment la stabilisation de la zone. Pour réaliser ce projet, la première nécessité est de faire en sorte que ces pays dialoguent.

Selon vous, le secteur énergétique pourrait-il être un levier important pour l’intégration régionale?

Oui. Aujourd’hui, les pays du Maghreb sont encore dans une logique très nationale. Le gaz et le pétrole algérien ne profitent que peu aux voisins. De son côté, le Maroc vient de lancer son plan solaire. Autre exemple, l’autoroute intra-maghrébine est sur la table depuis plus de trente ans et n'avance guère… Le constat n’est donc pas bon.

Mais les acteurs économiques voient l’intérêt de cette intégration. Certains entrepreneurs algériens, marocains ou tunisiens pensent qu’il faut qu’ils travaillent ensemble. Mais les blocages politiques sont énormes, en particulier entre le Maroc et l’Algérie. La vraie pomme de discorde est le Sahara occidental. Tant que ce conflit ne sera pas tranché, le reste n’avancera pas.

L’UE peut-elle jouer un rôle dans le règlement du conflit au Sahara occidental?

C’est très souhaitable. Selon nous, la seule proposition crédible sur la table est celle du Maroc. Cette position peut déplaire, mais de fait, c’est la seule proposition équilibrée et globale. Nous appelons l’UE à faire un pas dans ce sens-là et, à partir de la recommandation marocaine, d'essayer de donner du contenu aux négociations dans lesquelles, aujourd’hui, il ne se dit rien.

Nous invitons l’UE à se réinvestir dans la région et à placer ses relations avec le Maghreb en tête de son agenda. La nouvelle distribution de la Commission devrait d’ailleurs permettre d’accélérer le mouvement, plusieurs portefeuilles sont concernés. Il faudrait nommer un coordinateur.

Le levier économique ne peut-il pas accélérer le processus politique?

Si, et c’est là que la logique de l’Union pour la Méditerranée (UPM) est juste au départ. Plus vous suscitez de projets, plus vous encouragez les entrepreneurs à travailler ensemble, plus vous obligez les régimes politiques qui n’ont pas envie de le faire à s’ouvrir. Aujourd’hui, notamment, à l’égard d’un partenaire comme l’Algérie, il n’y a qu’une chose à faire : l'inciter à s'ouvrir et à nouer des partenariats. Il faut que l’UE pousse les projets et le développement des affaires.

Pourquoi l’UE doit-elle selon vous se préoccuper la gestion de flux migratoires au Maghreb ?

La plupart des pays du Maghreb sont en phase de transition démographique et le problème n’est plus vraiment de savoir si ces pays sont des sources d’immigration. Le vrai enjeu est maghrébo-sahélien et concerne les flux migratoires au sud Sahel.

Les pays du Maghreb se transforment en pays de transit et doucement en pays d’accueil aussi. Il y aurait une ou plusieurs dizaines de milliers de Sénégalais à Tanger aujourd’hui. Ce qui explique que nous ayons des problématiques communes. Ils vont commencer à avoir des problèmes de tensions ethniques, de racisme, c’est-à-dire les mêmes que nous pouvons rencontrer. Or c’est un problème complètement ignoré en Europe.

L’agence Frontex devrait ouvrir plus de bureaux au sud Sahel, travailler avec les offices migratoires des pays maghrébins… Il ne suffit pas de renvoyer les migrants ou clandestins, d’Espagne vers le Maroc. Le Maroc ne sait pas que faire de ces personnes. Schématiquement, on pourrait dire que la politique migratoire de l’UE se joue à Nouakchott et Dakar et pas à Lampedusa. Lampedusa, c'est l’échec de la politique migratoire européenne.

Comment expliquer le fait que l’UE travaille sur ces sujets depuis deux ans sans pour autant prendre en compte ces problèmes?

Les questions migratoires sont éminemment politiques pour les populations européennes. Le traitement que les hommes politiques en font est essentiellement destiné à leur électorat national. Nous sommes incapables de voir les questions migratoires dans une perspective internationale et de façon dépassionnée et humaine. Nous avons conditionné toute politique d’aide au développement à la gestion de flux migratoires, et il n’est pas du tout certain que cela soit une bonne idée. Ce n’est pas le seul prisme à travers lequel on doit parler aux pays du Maghreb.

En quoi l’Europe a-t-elle enfin un rôle à jouer pour la sécurité de la région ?

Aujourd’hui le Sahel est une zone de moins en moins contrôlée. La criminalité augmente. Des routes de la drogue arrivent de Colombie, traversent le golf de Guinée, arrivent au sud Sahel et remontent pas le Maghreb, de la Mauritanie à la Libye. Il faut donc travailler avec ces pays pour contrôler les zones.

Dans le domaine du terrorisme, les politiques algériennes et marocaines ont plutôt bien nettoyé le terrain d’Al Qaida. En revanche, l’organisation s’est repliée au Mali, au Cameroun, au Sénégal…On observe également depuis peu un phénomène de radicalisme islamiste en Afrique. Or, la déstabilisation de ces pays implique des mouvements de population et peut avoir un effet domino. Il est évident que la sécurité européenne ne se joue pas aux frontières de l’Europe mais 3000 km plus bas.

Pour une sécurité durable au Maghreb, rapport spécial, Institut Thomas More, avril 2010, 26 pages