Après la victoire de Viktor Ianoukovitch, Jean-Christophe Romer, professeur des universités à Sciences Po Strasbourg et directeur d’études à l’Institut de recherches stratégiques de l’Ecole militaire (IRSEM), fait le point pour EurActiv.fr sur l'avenir de la relation du pays avec l'UE et la Russie.
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Commission européenne
Commission européenne: La délégation de l'UE en Ukraine
Recherches
Institut d’Oxford
L’Institut d’Oxford : La crise russo-ukrainienne du gaz de janvier 2006
Que signifie la victoire de Viktor Ianoukovitch pour l’avenir des relations UE/Ukraine ?
Le principal problème de l’Ukraine aujourd’hui est de sortir d’une crise à la fois économique, sociale, et politique. Le président sortant, Viktor Iouchtchenko, n’a pas réussi à sortir le pays de l’ornière, c’est pourquoi il est resté très isolé durant les élections. Le nouveau président devra donc remettre de l’ordre à tous les niveaux.
Dans ses toutes premières déclarations, Ianoukovitch a annoncé un assainissement de la vie économique et sociale du pays. Ce processus passera forcément, indirectement, par une normalisation des relations avec l’Europe. Mais ce rapprochement risque de ne pas plaire aux nouveaux pays membres de l’UE qui cherchent plutôt un affrontement avec la Russie. Cela pourrait conduire à un possible blocage de certaines décisions prises à Bruxelles…
Par ailleurs, les médias occidentaux ont tendance à beaucoup caricaturer la réalité. Présenter Viktor Ianoukovitch comme l’homme de Moscou, et Ioulia Timochenko comme la figure de l’occident et de l’Union européenne, n’est pas complètement faux mais c’est très réducteur. Ianoukovitch n’est pas opposé à l’Europe (UE), bien qu’il soit de toute évidence pour un rapprochement très réel avec la Russie.
Les Ukrainiens eux-mêmes sont favorables à l’UE et Moscou n’y est pas opposée. En revanche, une très grande majorité d’entre eux ne veulent pas de l’Alliance atlantique.
Faut-il comprendre avec cette victoire que l’opposition des Ukrainiens à l’OTAN est plus forte que leur désir d’adhérer à l’UE ?
Dans un sens mais ce n’est pas ce qui a déterminé en priorité le vote des Ukrainiens. Pour autant, ils restent favorables à l’UE. Et sauf à vouloir transformer cette question en un contentieux artificiel, l’adhésion à l’UE n’est pas un sujet de débat fondamental au sein de la classe politique ukrainienne. Par ailleurs, Ioulia Timochenko a très largement manifesté son désir de rapprochement avec la Russie depuis deux ans, sa victoire n’aurait donc pas signifié une rupture avec Moscou.
A mon sens, l’orientation de l’Ukraine doit être occidentale, mais s’opposer à la Russie est inenvisageable. Le pays doit et veut majoritairement trouver un équilibre entre Europe et Russie. Un certain nombre de dirigeants occidentaux, notamment outre-Atlantique, n’ont pas encore réussi à comprendre cet état de fait, pourtant fondateur de la relation UE/Ukraine.
Du côté européen, comme nous avons pu le voir récemment en marge du Forum de Munich et du Conseil des ministres conjoints franco-allemands, il y a une réelle volonté de rationnaliser les relations avec la Russie. Ce processus passe par l’Ukraine, sans pour autant que le pays en fasse les frais. L’Europe ne veut pas faire cela sur le dos de l’Ukraine, mais avec l’Ukraine.
Pourquoi Ioulia Timochenko a-t-elle fait de l’adhésion à l’UE l’argument central de sa campagne ?
Pour se distinguer de son adversaire principal, d’une part, et peut-être aussi du président sortant Ioutchenko, plutôt atlantiste. L’objectif était de rappeler la dimension européenne de l’Ukraine, en omettant la dimension atlantique. A mon avis, cette stratégie était un élément d’assainissement du débat.
Avec sa défaite, la perspective d’une adhésion va-t-elle totalement disparaître du discours politique ukrainien?
Personnellement je ne le crois pas. Et je n’exclus pas du tout l’hypothèse de la poursuite d’un pouvoir exécutif bicéphale entre Ianoukovitch et Timochenko. Cette possibilité a vu le jour dès l’automne dernier. Chacun des deux a besoin de l’autre. S’ils sont habiles, et cela ne fait aucun doute pour Timochenko, ils sauront jouer le jeu ensemble.
Vous avez déjà parlé de la politique de voisinage comme d’un « gadget creux à portée essentiellement symbolique ». Ce mode de coopération convient-il aux Ukrainiens autant qu’aux européens?
Un gadget symbolique et politique. Sur le plan des réalisations, c’est bien sûr une étape nécessaire. Mais l’UE s’investira-t-elle comme elle le doit et comme il le faudrait en Ukraine ? En même temps, l’Europe peut difficilement investir dans un pays qui n’est pas stabilisé. Tous les observateurs sur place, occidentaux, parlent quand même de la grande fragilité de la situation politique et économique.
Après sa défaite, Timochenko souhaite déclencher une « révolution orange bis ». Une contestation similaire à celle de 2004 est-elle possible ?
A mon avis, c’est trop tôt. La contestation n’a pas été préparée comme elle l’avait été il y a 5 ans. Nous sommes là dans l’ordre du déclaratoire. Je ne crois pas, personnellement, à l’hypothèse de nouvelles manifestations du type « révolution orange ». Il y aura bien sûr des protestations. Par ailleurs, les observateurs de l’OSCE ont reconnu la régularité de ces élections. S’il y a eu des fraudes, et il y en a probablement eu, c’était un match nul d’un côté et de l’autre…
Il faut savoir que les Ukrainiens ont depuis longtemps tiré un trait sur la révolution orange. Aujourd’hui, il n’en reste plus grand-chose, notamment à cause des rivalités de pouvoirs constantes entre les deux « héros » de la révolution.
L’hypothèse d’une adhésion est-elle réaliste ou intervient-elle trop tôt dans le débat?
Comme l’a dit François Mitterrand en 1991 avec certes quelques exagérations, « cela pourra prendre des décennies et des décennies ». Certains pays, comme la Serbie ou la Croatie, sont plus proches de l’Union d’un point de vue technique, c’est-à-dire du point de vue de la prise en compte du fameux « acquis communautaire ». Au-delà de l’image extrêmement positive que l’on veut donner à l’Ukraine depuis 15 ans, qui est en fait très loin de la vérité, la situation du pays est pire que celle de la Russie, à la fois sur le plan politique et économique. La question est de savoir si l’Union est prête à poursuivre son processus d’élargissement, sachant qu’elle a quelques difficultés à absorber la dernière vague d’adhésions.
Le processus de démocratisation en Ukraine est-il possible sans une réelle ouverture de l’UE ?
Cela pourrait bien entendu faciliter les choses mais il faudrait déjà engager le processus. L’UE est-elle prête à opérer un réel rapprochement ? C’est ce qu’il faudrait faire, mais d’ici à envisager une adhésion pleine et entière, il se passera du temps et les Ukrainiens en sont conscients.






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