Jean-Luc Mélenchon ou la révolution européenne

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Dans le cadre d'une série d'articles sur le sujet, EurActiv France fait le portrait des principaux candidats aux élections présidentielles françaises de 2012. Le candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, a émergé comme le « troisième homme » potentiel des élections et attiré l’attention des électeurs en appelant à une « insurrection civique » et à la refonte d’une Europe qu’il juge ultra-libérale.

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Ancien membre du Parti socialiste français, Jean-Luc Mélenchon s’est radicalisé depuis sa rupture avec la classe dirigeante française sur le Traité constitutionnel européen qui avait été rejeté en 2005 (voir « Contexte »).

Il a attiré l’attention des Français en se plaçant en quatrième position avec 12 à 14 % des intentions de vote au premier tour, devançant le centriste François Bayrou et talonnant la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen.

Son électorat est principalement composé de socialistes déçus et de l’appareil du Parti communiste français, le deuxième plus grand parti politique du pays en terme de nombre d’adhérents (il en revendique 138 000).

Si Mélenchon condamne aujourd’hui l’Union européenne, une construction selon lui « ultralibérale », cela n’a pas toujours été le cas. En 1992, alors membre du Parti socialiste, il a défendu le « oui » au traité de Maastricht et relancé le processus d’intégration monétaire qui a abouti à la création de l’euro.

Il a officiellement quitté le Parti socialiste en 2008, mais la rupture s’est produite dès 2005, quand il a mené campagne pour le « non » au traité constitutionnel européen, allant à l’encontre des consignes du parti.

M. Mélenchon avait alors qualifié le triomphe du « non » de « joyeux, populaire et pro-européen  », avant d’ajouter : « Il faut que les peuples d’Europe sachent que les Français ont dit non à une Europe, l’Europe libérale, ils n’ont pas dit non à toute l’Europe. »

Un ton agressif

Jean-Luc Mélenchon est connu en France pour son ton souvent agressif. Ses échanges violents avec des journalistes et des décideurs politiques ont fait les choux gras des émissions satiriques. Son blog est l’un des plus lus en France avec régulièrement plus de 100 000 visiteurs et des centaines de commentaires pour chaque billet.

Le 18 mars dernier, Mélenchon a réussi à rassembler plus de 100 000 militants et sympathisants à Paris, une démonstration de force comparable à celles des candidats en tête des sondages, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Le candidat du Front de gauche a qualifié de « prise de la Bastille » ce rassemblement qui a eu lieu à l’endroit où se dressait la tristement célèbre prison de l’Ancien régime. Il a encouragé ses partisans à « l’insurrection citoyenne », des propos symboliques et spectaculaires qui lui ont permis de réconcilier la Gauche française avec sa tradition et sa mythologie révolutionnaires.

Mépris pour le Parlement européen

On pourrait facilement oublier que M. Mélenchon est lui aussi membre du Parlement européen depuis 2009, une fonction qu’il apprécie bien peu.

En mars 2012, il a déclaré, au micro d’Euronews : « Etre ici est désespérant. C’est un Parlement qui ne peut en aucun cas proposer une loi, c’est le seul Parlement au monde qui est comme ça, qui n’a pas d’initiative législative [...] C’est interdit par le traité de Lisbonne. Et naturellement il ne peut pas changer le Traité. »

L’eurodéputé est très peu impliqué dans son rôle de parlementaire. Selon VoteWatch, son taux de présence aux plénières de Strasbourg est de 64.43% ce qui le place en 735e position sur 751 élus. Il n’a jamais été chargé de rédiger un projet de loi européen. En comparaison, l’eurodéputée verte et candidate à la présidentielle, Eva Joly, en a préparé quatre en trois ans.

Pour l’aider dans son travail, M. Mélenchon dispose, selon le site du Parlement européen, de cinq assistants parlementaires (soit une enveloppe de 20 000 euros par mois). Tous sont enregistrés auprès du Parlement européen comme des « locaux », c'est-à-dire qu'ils ne sont pas en poste à Bruxelles.
 

Révision complète des Traités européens

L’essentiel du programme de M. Mélenchon est repris dans un petit livre rouge d’environ 90 pages, vendu en librairie pour deux euros ou disponible sur Internet. Pour l’Europe, comme pour la société française, l’objectif est le même : rompre de façon nette avec le système existant.

 Dans la configuration actuelle, il refuse tout nouveau transfert de pouvoir vers Bruxelles.

« Il ne faut pas donner plus de compétences à l’UE, pas tant que le pouvoir ne réside pas dans les mains du Parlement européen. Les institutions imposent le fédéralisme brutal de la Commission et la gouvernance franco-allemande en cas de crise. La victime de tout cela, c’est la démocratie », a-t-il expliqué à EurActiv France en février dernier.

Le candidat du Front de gauche fustige le traité de Lisbonne, tout comme il s’est opposé au projet de traité constitutionnel européen. Selon lui, le nouveau texte fondamental européen entré en vigueur en novembre 2009 est une copie de celui rejeté par les Français et les Néerlandais en 2005 et est donc illégitime.

Jean-Luc Mélenchon veut « s’affranchir de Lisbonne » et  mener « une bataille politique et diplomatique pour un nouveau traité européen […] qui respecte la souveraineté des peuples ».

Dans une Europe largement dominée par la droite (20 Etats sur 27), obtenir l’unanimité nécessaire pour modifier les traités dans le sens voulu par M. Mélenchon est quasiment impossible.

Ses amis alter-européens

Au Parlement européen, M. Mélenchon siège au sein de la plus petite fraction politique, le groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE/NGL). Celle-ci compte 35 députés de 12 pays et 17 partis politiques, dont le parti allemand Die Linke et divers parti communistes.

Les idées de Die Linke sont très proches de celles du Front de Gauche. « Tous deux sont des créations de dissidents d’un parti socialiste traditionnel », a indiqué Olivier Ferrand, président du groupe de réflexion de centre-gauche Terra Nova.

Cette gauche radicale tente de s’organiser. Les 30 et 31 mars derniers, elle s’est réunie à Bruxelles pour un « Sommet alternatif européen contre l’austérité, pour une Europe sociale, démocratique et écologique ».

Aucune de ces formations n’est pourtant capable seule d’accéder au pouvoir dans un pays de l’UE.

Refus d’appliquer les lois européennes

Mais qu’importe au candidat puisque son programme précise qu’une fois élu, la France refusera « d’appliquer les directives contradictoires [aux] engagements [de la France] ». Le dirigeant du Front de gauche espère que sa « désobéissance fera tâche d’huile » et « brisera le bloc libéral au sein de l’UE ».

Sa stratégie rappelle la politique de la chaise vide du Général Charles de Gaulle dans les années 1960, mais également les prises de position de Nicolas Sarkozy sur les accords de Schengen.

Si le Front de Gauche ne défend pas une sortie de l’UE comme d’autres candidats (Marine Le Pen d’extrême-droite et le néo-gaulliste Nicolas Dupont Aignan), les effets seraient similaires.

En février, M. Mélenchon avait opposé comme argument « qu’on ne peut pas faire l’Europe sans la France », évoquant indirectement la nécessité d’un rapport de force.

« Il ne faut pas voir les autres comme des ennemis. Mais la France a une voix à porter, ce qu’elle ne fait pas quand elle apparaît comme une suiveuse [de la chancelière allemande, Angela Merkel] », avait-il ajouté.

Le candidat critique les fonctionnaires européens et la « technocratie » aux ordres « de l’ultralibéralisme et le monétarisme promus de longue date par les gouvernements britannique et allemand ».

Lors d’un entretien accordé à EurActiv France en février dernier, M. Mélenchon a fait part de sa conviction que la France pouvait être à « l’avant-garde » d’une nouvelle Europe. Des élections vont s’égrainer dans plusieurs pays européens, notamment en Grèce le 6 mai, en Italie au printemps 2013, et en Allemagne en septembre 2013.

Réforme de la Banque centrale européenne

Comme beaucoup des candidats, dont MM. Sarkozy et Hollande, Jean-Luc Mélenchon prône une réforme de la Banque centrale européenne. Pas question pour lui de cautionner la vision d’Angela Merkel, qu’il avait qualifiée de « dame locale » et de « paysanne » en avril 2010.

Il propose une refonte des missions et des statuts de la BCE, qui doit être mise « sous contrôle démocratique pour lui permettre de pouvoir prêter à taux faibles, voire nuls, directement aux États, et d’acheter des titres de dette ».

Ses propositions iraient donc à l'encontre du mandat actuel de la BCE. L’institution de Francfort est indépendante, ne peut prêter aux pays de l’UE et n'achète de la dette que sur le marché secondaire. Cette réforme serait cruciale au financement du  programme du Front de gauche.

Mais là encore, tout changement nécessiterait l’unanimité des Etats membres. Les conservateurs comme les socialistes allemands sont opposés à cette idée.

Le leader du Front de Gauche considère comme « inouï » le fait que Mario Draghi ait été nommé président de la BCE en novembre dernier. « Il est l’ancien représentant pour l’Europe de la banque Goldman Sachs [...] accusée d’avoir aidé le gouvernement grec de droite à maquiller les comptes. Cet homme se retrouve maintenant directeur de la Banque centrale européenne ! »

Rejet de la gestion « Merkozy » de la crise

Sans surprise, M. Mélenchon a vivement critiqué la façon dont la crise de la dette a été gérée par les gouvernements de la zone euro. Opposé aux mesures prises par la Troïka, il avait manifesté en février devant l’ambassade grecque à Paris pour dénoncer le vote du nouveau plan d’austérité et afficher sa solidarité avec le peuple grec.

Il a condamné le Mécanisme européen de stabilité (le « fonds de sauvetage » de la zone euro) et fait pression sur le Parti socialiste lors du vote du 21 février à l’Assemblée nationale. Il a, à cette occasion, remporté un certain succès puisque les députés socialistes se sont abstenus.

Si François Hollande souhaite renégocier en partie le traité budgétaire, M. Mélenchon propose quant à lui de le soumettre au référendum, tout en le condamnant fermement.

L’Europe sociale

Après avoir mis à terre la haute finance et l’Europe libérale, l’objectif du Front de gauche et de son candidat est de développer une « Europe sociale ».

Dans son programme, il constate : « Les services publics, avec de nouvelles créations à l’échelle continentale, deviendront un pilier de la construction européenne. » Plus question de nouvelles privatisations des services publics comme les transports ferroviaires.

Au contraire, certaines devraient être renationalisées selon le parti. Le Front de gauche souhaite également créer « un Fonds européen de développement social, écologique et solidaire » qui remplacerait le Mécanisme européen de stabilité.

L’un des rares sujets sur lesquels le Front de Gauche rejoint la Commission européenne est l'introduction d’une taxe sur les transactions financières. Le prétendant à l’Elysée propose également de mettre en place un SMIC européen calculé en fonction du revenu moyen par pays. La Commission a d'ailleurs récemment proposé un projet de salaires minimums à travers l’Union.

L’harmonisation fiscale fait aussi partie de ses objectifs « pour empêcher le dumping social entre les pays membres de l’UE ». Cette dernière mesure est prônée depuis longtemps par Bruxelles mais les Etats s’y sont toujours opposés. Tout accord dans ce domaine est compromis par la prise de décision à l’unanimité.

Si M. Sarkozy veut renégocier les accords de Schengen, dénonçant une « Europe passoire », M. Mélenchon considère à l’inverse qu’il faut mettre un terme à « l’Europe forteresse » en ouvrant les frontières.

Le Front de gauche souhaite une politique agricole commune « sans OGM », permettant « la souveraineté alimentaire », avec une production « centrée sur la réponse aux besoins du marché intérieur plutôt qu’aux échanges ».

Pour garantir « la juste rémunération du travail agricole », il propose dans son programme de réinstaurer des « prix minimums aux producteurs », ce qui reviendrait à anihilier les dernières réformes de la PAC.

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