Craignez-vous que les Etats ne fassent avec le paquet énergie-climat la même erreur qu’avec la stratégie de Lisbonne, c’est-à-dire, d’une certaine manière, qu'ils s’arrêtent aux objectifs?

Dans le domaine de la lutte contre le changement climatique, l’UE s’est dotée d’un certain nombre d’outils législatifs qui exercent une pression sur les économies nationales.

Mais au-delà, il s’agit de mettre en place de vraies stratégies de transition, de mutation. Et c’est de ce point de vue-là que l’on peut être beaucoup plus inquiets. Si, en France, avec le Grenelle de l’environnement, nous avons le sentiment d’avoir déjà un peu rattrapé le temps perdu, on peut s’interroger sur la manière dont les divers Etats membres vont mettre en oeuvre cette stratégie.

Par ailleurs, la question de la coordination des différentes stratégies nationales se pose. Actuellement la question des divergences de compétitivité entre Etats membres fait l’objet de nombreux débats. C’est un véritable enjeu. Les efforts à opérer vont peser plus ou moins lourdement sur les différents Etats membres de l’UE.

Quelles sont les actions prioritaires à mener pour assurer une transition vers une économie faible en carbone ?

Au moment où le débat sur la définition d’une nouvelle stratégie UE 2020 a été lancé, la question de la place accordée au développement durable était sur la table. Allait-on établir clairement un lien entre compétitivité et emploi et développement durable et placer le développement durable au cœur de la stratégie ?

Ce lien, ainsi que l’enjeu d’une économie européenne équitable, ont été clairement souligné dans le projet de texte de la Commission européenne.

Mais, au-delà du cadre général sur lequel se sont accordés les chefs d’Etats et de gouvernement au Conseil européen de printemps, la question de la gouvernance de cette stratégie reste en suspend. Un certain nombre de questions se posent pour savoir comment cette coordination va être pilotée. Et derrière, la question budgétaire va être déterminante : comment les nouvelles perspectives budgétaires seront-elles ventilées et orientées vers des critères environnementaux ? Quels liens seront créés dans l’attribution des budgets ? La question de la conditionnalité est également en suspend or, elle est structurante dans le contexte actuel pour créer un principe un peu systématique de croissance verte.

Dans quelle mesure les pouvoirs publics ont-ils un rôle important à jouer?

Le rôle des pouvoirs publics va être déterminant pour créer une bonne dynamique entre acteurs privés et publics. Les ressources qui viennent du public ne sont pas extensibles à l’infini et sont même particulièrement limitées à l’heure actuelle.

Il va falloir qu’il y ait aussi une dynamique autonome très forte des acteurs privés et donc une logique de partenariat public-privé. Pour cela, les acteurs privés ne devront pas simplement être dans une logique de mise en conformité avec un certain nombre de contraintes normatives. Même si elles constituent des leviers importants, les entreprises vont devoir y voir leur intérêt en matière de compétitivité. Tout l’enjeu du « post-Copenhague » pour les entreprises européennes, à court et moyen terme, est d’avoir suffisamment de visibilité sur l’évolution de leurs « partenaires » commerciaux sur la scène internationale pour développer des stratégies de compétitivité verte.

Que répondre à la critique selon laquelle l’Europe, mais surtout la France, auraient un peu raté une étape dans le développement des technologies vertes ?

Je ne crois pas que nous soyons si vulnérables à l’heure actuelle dans le développement des technologies vertes par rapport à d’autres secteurs des nouvelles technologies. Nous avons quand même une certaine avance. Dans le domaine du retraitement des eaux, par exemple, la France est particulièrement bien placée. En revanche, les Américains ont pas mal avancé sur le sujet ces dernières années. Et nous prenons conscience que les Chinois sont beaucoup plus avancés que nous ne le pensions. Nous avons réalisé à Copenhague que leur réticence pour s’intégrer dans un cadre juridique contraignant occultait mal le fait qu’ils avaient pris des positions pionnières en matière d’énergie éolienne et solaire.

Les entreprises chinoises produisent déjà 30 % des panneaux solaires de la planète et investissent massivement dans l’éolien dont elles veulent gagner à terme 50 % du marché mondial. La Chine entend également développer sa capacité d’innovation dans l’ensemble des technologies vertes.

Devenant compétitif, le pays aura intérêt à avancer dans ce domaine. Et les Chinois le feront certainement, moins par volonté de défendre un bien public mondial – celui du climat - ou un certain nombre de principes environnementaux que pour palier les réels problèmes de pollution auxquels ils sont dès à présent confrontés et surtout pour les débouchés économiques qui y sont liés.

La stratégie UE 2020 devrait être adoptée en juin mais semble susciter peu d’intérêt, notamment médiatique. Partagez-vous ce point de vue ?

Oui. Il est vrai en premier lieu que la Commission a lancé tardivement sa consultation et laissé un temps de délibération assez court pour parvenir à définir les bases de cette stratégie lors du Conseil européen de printemps. Mais à l’heure actuelle, si la discussion reste confinée à un petit cercle d’initiés et risque d’être adoptée en juin sans plus de délibération publique à l’échelon national, c’est bien que les partis politiques nationaux ne s’en saisissent pas pour en débattre publiquement.

Indépendamment de la question du contenu de la stratégie elle-même, il y a un vrai problème dans la procédure d’adoption. Un des gros écueils de la stratégie de Lisbonne avait été le déficit de délibération, d’explication et de familiarisation des acteurs publics et privés, aux niveaux national, régional et local.

Aujourd’hui, nous éludons à nouveau complètement cet enjeu et nous risquons de ne pas avoir de réel consensus politique pour soutenir cette stratégie. Il est donc possible d’être sceptique non pas sur les grands axes, mais sur l’élan que peut susciter cette stratégie. Elle risque de rester un peu anonyme, comme la stratégie de Lisbonne l’a été.