Quel est l’impact de la crise économique sur le marché du carbone ?

Le prix du carbone a décroché à l’automne dernier, passant brutalement de 25 euros à 8 euros au milieu du mois de février. Il évolue depuis dans une bande de 10 à 12 euros.

L’entrée en récession a en effet modifié une variable fondamentale : l’équilibre entre l’offre et la demande. L’offre est restée la même mais la demande des quotas a très fortement diminuée à cause de l’ampleur de la récession dans l’industrie.

Dans le secteur énergétique, la production électrique est relativement peu affectée par la récession et la demande de quotas des électriciens est plutôt en hausse. En revanche, les secteurs industriels hors électricité chutent beaucoup plus fortement que le PIB.

Le prix de la tonne de CO2 peut-il remonter dans les années à venir ?

La production assujettie aux quotas de CO2 est en baisse d’environ 20%. C’est énorme et cela devrait modifier l’équilibre entre l’offre et la demande jusqu’en 2012. Selon nos hypothèses, la récession devrait diminuer de plus de 6% la demande totale de quotas de CO2 sur trois ans par rapport au scénario de référence antérieur.

D’après nos estimations, le nouveau prix  d’équilibre se situerait donc plutôt entre 15 et 20 euros, contre 20 à 25 euros avant la crise. Si l’on regarde les prix actuels et que notre raisonnement est bon, un élément manque pour comprendre pourquoi le prix est tombé, à son point le plus bas, en dessous de neuf euros la tonne.

La réponse s’observe sur le marché. Un certain nombre d’industries lourdes ont des besoins conséquents de liquidités, parce qu’elles n’arrivent pas à adapter suffisamment rapidement leurs frais fixes à la baisse d’activité. Or les banques accordent aujourd’hui plus difficilement des crédits et les capitaux sont difficiles à lever sur le marché. Ces entreprises sont donc à la recherche de liquidités. Pour résoudre cette équation, un certain nombre d’acteurs vendent des quotas d’émission. La crise modifie donc non seulement l’équilibre offre/demande mais aussi le comportement des entreprises à court terme. C’est pourquoi le marché a sur-réagi à l’entrée de l’économie en récession.   

C’est l’effet pervers du système ?

Oui. Selon les règles actuelles, les entreprises reçoivent leurs quotas de l’année N au plus tard le 28 février. Elles restituent les quotas de l’année antérieure au titre de leurs émissions au plus tard fin avril. Pendant deux mois, elles ont deux ans de quotas. Jusqu’en 2012, elles peuvent donc emprunter jusqu’à un an de quotas. Cette capacité des entreprises d’emprunter un an de quotas est dangereuse dans le contexte financier actuel.

Pour que le marché du carbone envoie les bonnes incitations, il faudrait que les acteurs intègrent dans leurs décisions actuelles la rareté du carbone jusqu’en 2012 et même jusqu’en 2020. Or, lorsque vous avez besoin de liquidités vous n’avez pas le choix, vous avez par nécessité un comportement très « court-termiste ».

Mais les entreprises qui ont agi de cette façon vont être in fine obligées de retrouver des quotas. Le prix de la tonne de carbone devrait donc remonter à partir de 2010-2011, surtout si l’économie sort bien de la récession en 2010.

Selon vous, l’instauration d’un prix minimum pour les quotas dès 2013, date du début de la prochaine période, n’est donc pas nécessaire ?

Le marché du carbone devrait être davantage régulé. Mais imposer des prix minimum et des prix maximum en cours de route présenterait plus d’inconvénients que d’avantages. Plutôt que d’instaurer un prix minimum, il faudrait plutôt ne pas autoriser l’emprunt d’un an de quotas durant la période.

La régulation du marché se renforcera à partir de 2013, dès que les quotas seront mis aux enchères. Fondamentalement, un marché de permis d’émissions ne repose que sur la capacité des autorités publiques à édicter des règles. Si elles les changent en cours de route le système est décrédibilisé.

Quel peut-être l’impact de la chute des prix du carbone sur les investissements dans les énergies renouvelables ?

Les investissements dans le secteur énergétique ont une rentabilité à très long terme. Je ne connais aucun énergéticien qui investisse en fonction des prix du carbone ou des énergies observés le jour le jour sur le marché spot. Tout est ensuite une question d’anticipation. Si une entreprise estime que le prix du carbone va stagner à 10 ou 11 euros d’ici 2013, elle est très peu incitée à investir dans les énergies renouvelables.

Mais il me semble que si un industriel regarde sérieusement les conditions objectives de l’offre et de la demande, il continuera à penser que le prix du carbone en 2013 ne sera pas à 10 et 11 euros. Or, c’est cette anticipation qui compte dans ses choix d’investissement.

L’instabilité des prix du carbone n’est pas une bonne chose. Et la faculté d’emprunter un an de quotas est dangereuse. Mais ce serait encore plus dangereux de changer les règles en cours de route que de laisser fonctionner le marché avec celles mises en place. En revanche, il faut bien se préparer à une remontée des prix à partir de 2011/2012, et prévoir pour la période suivante des méthodes permettant de limiter la fluctuation trop grande du prix. 

Vous êtes donc opposés aux seuils ?

Si l’on veut vraiment connaître le prix du carbone à l’avance, il ne faut pas mettre en place un marché mais une taxe. Or ce n’est pas la solution retenue. Le prix du carbone peut donc varier et on ne peut pas le connaître à l’avance.

La vraie question pour 2013 est de savoir si les Etats membres seront capables de suffisamment se coordonner pour avoir une gestion quantitative des quotas via les enchères. En d’autres termes : faut-il créer un organisme de coordination supra-national qui serait l’équivalent d’une Banque centrale européenne du carbone par exemple ? Personnellement j’y suis favorable.

La proposition est-elle sur la table ?

Aujourd’hui l’organisation de la mise aux enchères des quotas est du domaine de la comitologie. Des décisions seront prises probablement en 2010 et au plus tard au premier semestre 2011. C’est un sujet assez chaud car chaque Etat membre entend bien rester maître de l’organisation des enchères chez lui. On l’a du reste bien vu lors de la négociation du paquet énergie-climat : le niveau de la contrainte globale n’a pratiquement pas été discuté. Tous les négociateurs se sont focalisés sur cette question des enchères.