EurActiv.fr: Quel intérêt a le bassin méditerranéen pour l’approvisionnement énergétique de l’Europe ?

Jean-Marie Chevalier: Il est clair qu’il y a une complémentarité entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée. En Europe, nous avons de gros besoins énergétiques et très peu de ressources et nous sommes donc amenés à importer toujours davantage, du pétrole comme du gaz. En face de nous, nous avons des pays exportateurs, l’Algérie et la Lybie, pour le pétrole et le gaz, et l’Egypte plutôt pour le gaz. 

On parle souvent de dépendance. Il est vrai que nous dépendons du gaz algérien, du gaz libyen comme du gaz russe ou norvégien. Il faut cependant plutôt voir cela en termes d’interdépendance : les Algériens sont eux aussi dépendants des ressources qu’on leur paye. 95% des ressources en devises de l’Algérie proviennent du pétrole et du gaz. L’Algérie est donc au moins autant dépendante de son gaz et de son pétrole que nous le sommes.

Il existe donc une complémentarité immédiate essentielle qui est exploitée depuis longtemps. Il est à noter que, malgré les turbulences politiques qu’ont pu connaître les pays d’Afrique du Nord, il n’y a jamais eu de coupures des flux énergétiques.

Quelle évolution devrait suivre à l’avenir  les relations énergétiques entre les deux rives de la Méditerranée ?

L’Algérie va continuer d’augmenter ses exportations de pétrole et de gaz mais le gaz algérien ne devrait pas prendre une part plus importante dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe puisque que nous cherchons la diversification.

En la matière, pétrole et gaz sont deux choses différentes. Le pétrole est un marché mondial très liquide : on l’achète quand on a en besoin au prix mondial. Le gaz, en revanche, implique des liaisons par bateaux ou par gazoducs. L’Europe dépend très fortement de ses trois principaux fournisseurs en gaz que sont la Russie, l’Algérie et la Norvège et va chercher à se diversifier en terme de sources d’approvisionnement vers notamment la Libye, l’Egypte, le Qatar, probablement l’Iran et la mer Caspienne si le projet de gazoduc « Nabucco » aboutit. Il y a une volonté de construire de nouveaux tuyaux pour ramener du nouveau gaz vers l’Europe.

A plus long terme, l’Europe cherche à développer des bilans énergétiques plus diversifiés et plus soutenables. Or les pays d’Afrique du Nord ont des ressources abondantes en solaire, en éolien. Il y a donc également une complémentarité qui reste à développer dans ces nouvelles sources d’énergie.

Depuis son lancement en 1995, le partenariat euro-méditerranéen, ou processus de Barcelone, a-t-il participé au développement de la coopération énergétique ?

Barcelone, cela patine, que ce soit en bilatéral ou en multilatéral. C’est compliqué et ça n’avance pas. L’avenir des relations énergétiques méditerranéennes passe plutôt, selon moi, par des actions décentralisées, menées par des entreprises européennes en liaison éventuelle avec des entreprises du sud de la Méditerranée pour développer des projets dans le solaire ou l’éolien, l’efficacité énergétique, le pétrole ou le gaz. Ce type d’actions, beaucoup plus efficace, me parait très prometteur et porteur car il est beaucoup moins lourd que des coopérations bilatérales ou multilatérales entre des Etats. Il s’agit de projets d’investissement concrets et directement orientés vers le marché.

Le 17 décembre 2007, la cinquième conférence ministérielle euro-méditerranéenne sur l’énergie, réunie à Limassol, adoptait un objectif de création à terme d’un « marché commun de l’énergie » entre l’Europe et la Méditerranée. Quelle forme un tel marché peut-il prendre ?

Cela dépend du type d’énergie considéré. Comme je l’ai déjà dit, pour le pétrole, le marché est de toute façon liquide et mondial. Il n’y a pas de marché régional à construire.

Pour le gaz naturel, le marché est constitué de relations bilatérales entre les pays producteurs du sud de la Méditerranée et les pays importateurs au nord. L’intégration consiste donc en la construction d’interconnexions traversant la Méditerranée. Il y a déjà un certain nombre de gazoducs et d’autres sont en construction ou à l’état de projets. L’Algérie va construire un gazoduc directement vers l’Espagne et un autre directement vers l’Italie en passant par la Sardaigne. Il est intéressant de noter que ces projets, qui seront en construction dans les années qui viennent, étaient impensables techniquement il y a 10 ans. Quand les Algériens ont inauguré leur tuyau à destination de l’Espagne, qu’on appelle le GME - Gazoduc Maghreb Europe -, ils ont été obligés de le faire à travers le Maroc car on ne savait pas construire à l’époque de tuyaux sous-marins à grande profondeur. Aujourd’hui, on sait faire et il va y avoir des liaisons directes Algérie – Espagne et Algérie – Italie. Tout cela renforce les interconnexions de la zone. Ce n’est pas à proprement parler un marché commun du gaz mais c’est une interconnexion renforcée entre l’offre au sud et la demande au nord.

Et pour l’électricité ?

Là on peut avoir davantage d’interconnexions. On a déjà une interconnexion Maroc – Espagne qui fonctionne bien dans les deux sens. L’Espagne peut à certains moments importer du Maroc et réciproquement. On a donc bien une articulation entre un marché sud et un marché nord.

Cette interconnexion électrique va se renforcer. On parle depuis de nombreuses années d’une boucle électrique méditerranéenne. Il s’agit d’une interconnexion méditerranéenne qui n’est pas encore réalisée qui est par définition censée brancher les réseaux du sud et les réseaux du nord. Des travaux ont été conduits sur le sujet, notamment dans le cadre de MEDELEC, un forum d’échange qui regroupe les compagnies d’électricité de l’ensemble du pourtour méditerranéen : Europe, Afrique du Nord et également Proche Orient.

Un tel renforcement de l’interconnexion permettrait d’optimiser l’adéquation entre l’offre et la demande. Par exemple, l’Egypte plongeant dans la nuit quelques heures avant le Maroc, des demandes sont complémentaires entre certaines unités de production et à certains moments.

Un certain nombre d’éléments font donc penser que l’interconnexion électrique se fera, avec peut-être des liaisons directes Algérie – Espagne, en dehors de Gibraltar. Les Italiens, qui ne peuvent plus en construire sur leur propre territoire, aimeraient aussi installer des centrales électriques en Tunisie pour importer, non plus du gaz mais directement du courant électrique. Il existe tout un potentiel d’investissement, de complémentarité pour aller progressivement vers des marchés interconnectés.

Existe-il des coopérations entre l’Europe et l’Afrique du Nord en matière d’énergies renouvelables ?

Au Maroc, il y a des parcs éoliens qui ont été installés en coopération entre des entreprises marocaines et des entreprises françaises, allemandes, etc, notamment dans le Nord du côté de Tétouan. Si le Maroc est le pays le plus prometteur en la matière, ce n’est pas un hasard parce que c’est le seul pays d’Afrique du Nord qui dépend à 90% des importations pour son approvisionnement énergétique. Au contraire, l’Algérie qui a du gaz en abondance et bon marché ressent évidemment moins l’urgence de développer de nouvelles sources d’énergie.

Quelle place pourrait prendre le nucléaire français dans cette relation énergétique euro-méditerranéenne ?

Dans tout pays aujourd’hui, il faut avoir en tête que, par rapport aux problèmes environnementaux et de développement durable, il est impératif de diversifier son bilan énergétique. De ce point de vue là, il n’est pas idiot pour des pays comme le Maroc, l’Algérie ou la Libye d’étudier les opportunités de construire une centrale nucléaire.

Il ne s’agit cependant pour l’instant que d’une simple phase d’études qui ne signifie pas automatiquement que ces pays construiront une centrale dans les années qui viennent. Construire une centrale nucléaire prend beaucoup de temps. Il faut être équipé d’une administration de contrôle compétente et reconnue par des normes internationales. On ne s’improvise pas dans le nucléaire. Cela fait ainsi 25 ans qu’on parle d’une centrale nucléaire au Maroc et il n’y a toujours rien de très sérieux, en tout cas à la hauteur d’un projet commercial.

A mon avis, des centrales nucléaires se construiront un jour en Afrique du Nord mais cela prendra beaucoup de temps. Il est vrai que l’intérêt pour le nucléaire est moins pressant pour des pays aux ressources abondantes en gaz comme l’Algérie et la Libye. Pour ces pays, les centrales nucléaires n’arriveront de toute façon pas au niveau des coûts d’une centrale à gaz. Par contre, au Maroc, l’idée d’une centrale dans les 10 ans est une option qui peut être étudiée. Il y a donc bien un potentiel à terme mais ce n’est pas demain.

Quel intérêt peut avoir le projet d’Union méditerranéenne dans le domaine énergétique ?

Comme je l’ai dit précédemment, je pense que les coopérations énergétiques se passeront plutôt au niveau des entreprises. Je suis assez pessimiste sur les chances de succès d’une intervention politique. Cela fait trente ans que l’on parle de l’Union du Maghreb Arabe (UMA). Elle existe bien institutionnellement mais c’est une coquille vide. Il n’y a aucun accord politique entre les pays de la zone.

En matière économique, les liaisons Nord-Sud entre les deux rives de la Méditerranée sont même absolument prédominantes par rapport aux liaisons Ouest-Est entre les différents pays d’Afrique du Nord. Il y a très peu d’échanges intermaghrébins.

Il y a des obstacles politiques majeurs et des susceptibilités nationales qui empêchent d’avancer. Chacun est très soucieux de ses prérogatives et de sa souveraineté. Une centrale nucléaire commune au Maroc et à l’Algérie serait par exemple une bonne idée mais dans l’état actuel des relations entre ces deux pays, c’est impensable.

En matière énergétique, on a tout de même une structure de coopération intermaghrébine existante : le COMELEC - Comité Maghrébin de l’Electricité - qui réunit les compagnies d’électricité de l’UMA. Ce Comité fait lentement avancer l’interconnexion électrique du Maghreb et participe également au MEDELEC. Au sein de cette organisation, il y a une coopération assez active. Les électriciens sont des gens qui se connaissent bien, ont la même culture. La concertation se passe d’autant mieux que le renforcement des interconnexions autour de la Méditerranée ne vient pas remettre en cause les monopoles nationaux.