
EurActiv.fr: Après l’échec du Sommet de Samara de mai dernier, où en sont les relations entre l’Union européenne et la Russie ?
Le sommet de Samara au mois de mai n’a effectivement pas été une réussite. Il n’a pas permis, comme la présidence allemande l’espérait, d’ouvrir les négociations en vue d’un nouvel accord énergétique.
L’accord de partenariat et de coopération actuel arrive à échéance fin 2007. Il s’agit du grand sujet de discussion entre Russes et Européens depuis maintenant un an et demi. Le schéma devait être le suivant : la commission devait avoir un mandat pour ouvrir les négociations avec la partie russe mais ce mandat ne lui a pas été délivré en raison du veto polonais.
Nous sommes aujourd’hui, entre l’Union européenne et la Russie, dans une situation de crise non pas aigue mais cyclique. L’absence d’ouverture de ces négociations n’est pas dramatique en soi puisque l’accord se reconduit automatiquement et sans modification du contenu actuel de l’échange.
L’absence de négociations, traduit la dégradation des relations politiques entre Moscou et l’Union européenne, d’une part, et avec les capitales européennes, d’autre part. Le dialogue entre l’Union européenne et la Russie souffre aujourd’hui d’une série de relations bilatérales détériorées comme par exemple Moscou-Varsovie, Moscou et les pays Baltes et depuis récemment entre Moscou et Londres.
Je crois, cependant, qu’il faut bien distinguer le blocage technique sur le partenariat énergétique et le blocage entre les capitales de l’Union européenne et la Russie.
Quel a été l’impact de la suspension, le 12 juillet, dernier par Vladimir Poutine du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) ?
Là aussi, nous avons une manifestation de la mauvaise humeur, de l’irritation du Kremlin. Mais cette suspension dépasse le cadre de l’Union européenne. La décision de Moscou doit être lue dans un cadre euro-atlantique, c’est-à-dire dans un rapport triangulaire, Russie-Union européenne-Etats-Unis.
Le traité FCE est considéré par la plupart des capitales européennes comme la pierre angulaire de la sécurité européenne. C’est un traité destiné à produire de la confiance entre les anciens ennemis de la guerre froide, avec un système d’inspections très intrusives d’une part et d’autres. En suspendant cet outil, le message adressé par Vladimir Poutine est simple: si les occidentaux veulent désormais connaître le potentiel militaire russe, ils devront allouer des ressources pour le savoir. Le sous entendu étant que, de son côté, la Russie dispose des moyens de le faire.
Autrement dit, Vladimir Poutine envoie un signe qui augmente la défiance existant entre européens-russes et américains-russes.
L’Allemagne a aujourd’hui clairement fait le choix de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques. Le projet de gazoduc dans la Baltique, pourrait-il devenir européen ?
Il faut souligner plusieurs choses. Tout d’abord, la difficulté actuelle des européens dans le domaine énergétique s’explique par des situations énergétiques très dissemblables Etats membres. Chaque pays à un mix énergétique différents, non comparables. Cela veut dire que vous avez des pays beaucoup plus dépendants que d’autres des approvisionnements russes.
Cette idée d’une très forte dépendance énergétique de l’Union européenne envers la Russie doit cependant être nuancée. A l’évidence, Gazprom a plus besoin du marché européen que le marché européen n’a besoin de Gazprom. La quasi-totalité des revenus de Gazprom proviennent aujourd’hui du marché européen qui est le plus proche, le plus naturel et le plus solvable pour les exportations russes. Autrement dit la Russie ne peut absolument pas se permettre si elle veut poursuivre sa forte croissance et bénéficier à plein de sa rente énergétique, de se priver du marché européen.
Ce qui m’amène à répondre plus directement à votre question sur le gazoduc en mer Baltique. Ce projet s’est politisé à mesure que la relation politique à la Russie s’est détériorée. Avant l’élargissement de 2004 il était soutenu par la commission européenne et était considéré comme bénéficiant à toute l’UE, même si le point d’entrée était l’Allemagne. Le dossier a évolué par la suite lorsque les Polonais et les Baltes ont commencé à politiser cette discussion. Un ministre polonais n’a, par exemple, pas hésité à comparer ce projet au pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov de 1939. Ceci montre bien le caractère un peu irrationnel des analyses et de certaines déclarations sur ce sujet.
La Pologne et les pays baltes sont aujourd’hui dans une posture paradoxale. La Russie utilise selon eux l’approvisionnement énergétique comme une arme géopolitique. A l’inverse, lorsque Moscou a décidé de contourner leurs territoires, ils se sont considérés comme dépossédés d’une valeur géopolitique.
Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, pour la Russie, le partenaire le plus important au sein de l’Union européenne, est et restera l’Allemagne. Les liens sont extrêmement étroits au niveau industriel et sont relayés par une multiplicité de canaux entre les sociétés des deux pays, et tout cela est encouragé par les hommes d’Etats.
Quelle est l’opinion de Moscou par rapport à Paris ?
Le cas de la France est différent. Moscou s’intéresse d’abord à Berlin avant Paris. La France reste un partenaire très important pour la Russie sur le plan bilatéral, mais la politique française du Kremlin ne peut se concevoir de façon autonome. Elle n’est qu’une extension de sa politique à l’égard de Berlin.
A l’inverse, la Russie est-elle une priorité pour Paris en matière énergétique ?
Oui et non.
Pour les opérateurs français, en particulier pour GDF, Gazprom est un partenaire historique et fiable avec lequel il est possible de s’entendre.
Non car la France, à la différence de l’Allemagne, a un bouquet énergétique beaucoup plus varié. A la fois en matière de diversité énergétique (pétrole, gaz, nucléaire) et en même en terme de pays d’origine. Dans des proportions à peu près égales, la France importe son gaz de Norvège, de Russie et d’Algérie. Par conséquent la situation énergétique de la France comporte des risques beaucoup plus étalés.
Le groupe pétrolier français Total vient d’obtenir un important contrat en Russie avec Gazprom. Peut-on voir cette décision comme un geste du Kremlin envers Nicolas Sarkozy, qui contrairement à Jacques Chirac n’est pas vu comme un ami de la Russie ?
Il est assez difficile de répondre à cette question.
Pour les compagnies européennes en général et françaises en particulier, il n’est pas possible de se désintéresser de la Russie. Entre les deux entités, la proximité est grande, et les ressources sont immenses.
Il est toujours très difficile, dans des dossiers aussi lourds et complexes, que ceux entre Total et Gazprom, par exemple, de démêler de ce qui relève d’un pur accord commercial et ce qui relève de discussions plus politiques. Selon moi, les interactions sont extrêmement fortes.
La décision de Gazprom constitue quoi qu’il en soit un grand succès pour Total. A l’automne 2006, Gazprom avait écarté les opérateurs étrangers. Total est parvenu en six mois à revenir dans le jeu, à convaincre les autorités russes et Gazprom de sa volonté de participer et de donner des garanties d’engagement écologique en rendant la mise en œuvre de ce projet envisageable. Il ne faut pas réduire des accords aussi complexes à de simples coups de fil entre chefs d’Etat. Cela joue mais n’est pas forcément décisif.
Quelles sont les relations entre les présidents français et russe ?
Elles sont en train de se construire. Pendant la campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait tenu des propos critiques envers la Russie.
Aujourd’hui, fonction présidentielle oblige, il doit être en mesure de négocier, de discuter avec Vladimir Poutine. La Russie est une grande puissance, qui siège au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui est membre du G8. Ce pays est également un acteur de la sécurité européenne et dispose d’une économie émergente.
Tout le monde a d’ailleurs noté l’évolution du jugement de Nicolas Sarkozy à l’égard du président Poutine, à l’issue du dernier G8 en Allemagne. Le président français est sorti de leur premier entretien avec une bonne image de son homologue.
Mais il ne faut pas réduire les relations bilatérales entre les deux pays au simple dialogue présidentiel.
Comment s’explique aujourd’hui la position russe sur le Kosovo, qui bloque l’ensemble de la communauté internationale ?
La Russie est tout d’abord en train de laver ce qu’elle considère comme une humiliation, à savoir les évènements de 1999 : les frappes de l’OTAN sur la Serbie sans l’aval de l’ONU. Les Russes se trouvaient, à l’époque, dans une situation très faible géopolitiquement. Ils n’ont donc pas pu réagir.
Aujourd’hui, la Russie se sent en confiance, et pense, à tort ou à raison, tenir sa revanche envers les Etats-Unis et l’Europe. Pour elle, l’objectif est de dire aux Occidentaux, et aux Européens en particulier, que rien n’est de durable n’est possible en Europe sans son consentement.
Cette attitude renforce le statut quo au Kosovo mais donne une grande victoire à la diplomatie russe.



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