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Le 23 janvier, la Commission a présenté son paquet « énergie climat », tant attendu. Êtes-vous satisfait des propositions qui ont été faites?

Nous avons un point de vue un peu mitigé sur l’ensemble du texte. L’objectif global fixé par la Commission, à savoir la réduction de 20% des émissions de gaz à effet de serre (GES) à l’horizon 2020, nous paraît largement insuffisant.

Cet objectif va non seulement à l’encontre des déclarations du GIEC (groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), mais aussi à l’encontre des engagements pris par l’Union Européenne à la conférence de Bali, à savoir un objectif de réduction de 25 à 40% des GES d’ici 2020.

Le texte prévoit un objectif de réduction de 30% des émissions de GES d’ici 2020, si un accord international satisfaisant est signé. Mais avec un objectif de seulement 20% de réduction, l’UE ne tirera pas les négociations vers le haut, lors de la prochaine conférence internationale qui se tiendra à Poznan (Pologne), en novembre-décembre 2008. Pour donner l’impulsion qu’elle souhaite afin de jouer un rôle actif sur la scène internationale dans ce domaine, l’objectif de l’UE doit être plus ambitieux et aller jusqu’à une réduction de 30% des GES.

La loi POPE (programme des orientations des politiques énergétiques), votée par le Parlement français en 2005, oblige la France à appliquer le facteur 4 d’ici 2050 et à avoir en moyenne 3% de réduction des GES par an. Par conséquent, à l’échelle nationale, les objectifs vont bien au-delà de 20% d’ici 2020.

Mais la loi française sera-t-elle appliquée alors que les objectifs européens sont moins ambitieux ?

Nous souhaitons que l’UE aille au delà d’une réduction de 20%, et la France aura un rôle particulier à jouer dans cette tâche.

Aujourd’hui, nous assistons à un réel changement dans l’engagement des pays émergents s’agissant des négociations post-Kyoto ; rien n’est acquis mais la situation évolue. Par conséquent, il est d’autant plus important que l’Europe envoie un signal fort. Si elle s’engageait au delà de 20%, elle manifesterait sa confiance en l’aboutissement des négociations internationales.

Vous espérez un accord international, mais pensez-vous réellement que cet objectif soit réalisable?

Les négociations seront difficiles, mais plus on avance, plus l’urgence climatique s’impose. A chaque nouvelle réunion, européenne ou internationale, les Etats affichent, malgré leurs réticences internes, leur volonté d’accélérer la lutte contre le changement climatique.

Chaque évaluation scientifique montre que la crise climatique est plus forte que ce qu’on imaginait, les politiques doivent donc adapter leur agenda et leurs ambitions à cette nouvelle donne scientifique.

Un élément de ce paquet, qui fait beaucoup débat en France, est l’objectif national fixé pour les énergies renouvelables, qui prend en compte le PIB par habitant de chaque Etat membre. Ainsi, en France, les énergies renouvelables devront atteindre 23% de la consommation totale d’ici 2020. Cet objectif vous semble-t-il suffisant?

La directive sur les renouvelables est une bonne base de travail pour la suite. L’objectif fixé pour la France (23% d’énergies renouvelables dans la consommation totale d’ici 2020) va effectivement au-delà de l’engagement pris lors du Grenelle de l’environnement (seulement 20%)

La France a le potentiel pour atteindre l’objectif de 23% d’ici 2020, comme en témoigne, notamment, le scénario construit par Negawatt, une association d’experts français, qui établit que la France peut atteindre 25% d’énergies renouvelables d’ici 2020.

A cette fin, la France doit mettre en œuvre une politique d’efficacité énergétique forte, or ce volet est le parent pauvre des propositions de la Commission, alors qu’il est essentiel pour atteindre les objectifs en énergies renouvelables.

Le développement des énergies renouvelables doit également nécessairement s’accompagner d’un effort sur les économies d’énergies.

Aujourd’hui, la Commission et le Conseil ne mettent pas assez l’accent là-dessus. Sans effort dans ce domaine, la demande d’énergie ne diminuera pas, et parvenir à plus de 20% d’énergies renouvelables dans la consommation totale sera d’autant plus difficile. 

Il faut véritablement articuler les deux, c’est ce qui donne toute sa cohérence au « paquet des trois fois 20 » (NDLR : Le Conseil européen de mars 2007 a fixé une réduction de 20% des émissions de GES, une augmentation de 20% de l’efficacité énergétique, et un objectif de 20% d’énergies renouvelables d’ici 2020) Si le paquet ne contient que deux fois 20, (NDLR : c’est à dire sans l’augmentation de 20% de l’efficacité énergétique) cela posera vraiment problème.

Contrairement à ce que soutient la Commission, les directives sur l’efficacité énergétique ne permettront pas d’atteindre les 20% d’économie énergétique d’ici 2020.

Il est d’ailleurs à noter que la France, qui va assurer la Présidence de l’UE au deuxième semestre, n’a pas rendu son plan d’action sur l’efficacité énergétique. Notre pays est le seul grand Etat de l’UE dans ce cas là, ce qui donne lieu aujourd’hui à une procédure de sanction ouverte par la Commission.

Cette situation est assez pathétique, à la fois compte tenu de la place que devra prendre la France dans le vote sur le paquet énergie, et du discours que l’on entend en permanence sur le fait que la France sera une championne de l’énergie non carbonée d’ici 2050. 

La France met en avant ses bonnes performances en matière d’émissions de GES, à savoir 25% de moins que ses voisins européens, et ce, grâce au nucléaire. Vous êtes opposés au nucléaire mais pensez-vous que de tels résultats pourraient être atteints avec les énergies renouvelables ? 

La France a le deuxième potentiel européen en matière d’énergies renouvelables, avec l’éolien, la biomasse, la géothermie, le solaire…

Nous ne pensons pas que les capacités du parc nucléaire pourront être remplacées par des éoliennes.

Mais il faut avant tout penser en matière d’économie d’énergie, d’efficacité énergétique. Or la France est le seul pays en Europe à ne pas avoir de politique en matière d’économie d’énergie. De plus, la France est l’un des pays qui, a le moins d’énergies renouvelables, mises à part les constructions post-Seconde Guerre mondiale en matière d’hydraulique, comparé à ses voisins européens. 

Le nucléaire est, pour nous, un verrou  à une politique énergétique alternative, qui investirait d’abord dans les économies d’énergie et deuxièmement sur des énergies beaucoup plus propres, plus flexibles, comme les énergies renouvelables.

Celles-ci se développent en effet sur un modèle décentralisé, contrairement au nucléaire. En termes d’investissements, de parts de marché, de capacités installées, elles sont beaucoup plus intéressantes que les énergies thermiques et nucléaires. D’un point de vue social, elles présentent enfin un autre avantage important, comme en témoigne la situation en Allemagne ou dans les pays Nordiques.

Le nucléaire est, enfin, un choix aberrant du point de vue industriel. En effet, en dépit de toutes les communications qui sont faites, aucun contrat avec la France n’est signé aujourd’hui dans le monde.

Il est vrai que la France émet moins de gaz à effet de serre que la moyenne européenne, mais pas moins que tous les pays européens qui ne sont pas tous electro-nucléarisés.

De plus, la France est l’un des pays européens les moins dynamiques en ce qui concerne la réduction des émissions. Nous faisons certes, aujourd’hui, un peu mieux que nos voisins européens, mais avec notre retard sur les économies d’énergie et les énergies renouvelables, nous serons rapidement doublés par nos voisins. Malheureusement, nous en paierons le coût aussi bien industriellement que socialement.

Les récentes déclarations d’Angela Merkel sur le nucléaire peuvent laisser penser que le pays évolue sur le sujet. Qu’en pensez-vous?

Si Angela Merkel était seule à prendre les décisions, elle pourrait faire un pas vers le nucléaire, mais les acteurs politiques, économiques et industriels (les industries ne souhaitent pas un renouvellement du parc nucléaire allemand) y sont opposés. Personne ne remet en cause le choix énergétique qui a été fait. Quelque soient les allusions faites par Madame Merkel à ce sujet, l’Allemagne ne marque pas de changement dans sa position.

Dans un rapport de septembre 2007, le Parlement allemand a explicitement et délibérément exclu l’industrie nucléaire de toute politique de lutte contre le réchauffement climatique, notamment en raison des dangers du nucléaire qui sont bien connus (prolifération, déchets, risques de sécurité).

Différentes études récentes critiquent les bienfaits environnementaux des agrocarburants. L’objectif fixé par la Commission de porter à 10% la part des agrocarburants dans les transports d’ici 2020 vous semble-t-il satisfaisant?

L’objectif nous semble démesuré compte tenu du bilan énergétique des agrocarburants actuellement en production. Les critères de production proposés par la Commission en matière de durabilité nous paraissent aujourd’hui très faibles et s’ils étaient suffisamment stricts, l’objectif des 10% ne serait pas atteint.

Nous allons faire campagne dans les mois qui viennent pour que la Commission abandonne cet objectif. Lorsque celui-ci a été fixé pour la première fois, en mars 2007, les dangers que pose la production d’agrocarburants étaient moins bien connus. Mais aujourd’hui, on en sait suffisamment pour reconnaître que cet objectif ne sera pas atteint.

Il faut avant tout limiter la consommation de carburants. Il faut donc développer une vraie politique d’efficacité dans les transports.

Parallèlement à ce qui est en train d’être décidé dans le cadre de la directive sur les renouvelables, la directive sur l’efficacité des véhicules est également en cours de négociation. Or il s’agit de l’un des outils qui permettra de diminuer la consommation des carburants dans le secteur des transports.

A vos yeux, la France est-elle crédible pour être le fer de lance de la lutte contre le réchauffement climatique? Pensez-vous, par exemple, qu’elle puisse exporter le modèle de négociations du Grenelle de l’environnement au niveau européen?

Nous n’en sommes pas encore à ce stade! Un grenelle à l’échelle européenne ne pourra être envisagé qu’une fois que le grenelle de l’environnement français aura fait ses preuves. Or, pour l’instant nous n’en sommes qu’à sa mise en œuvre. En outre, sur les questions énergétiques, le chantier reste extrêmement lourd, aussi bien sur le bâtiment neuf, le bâtiment existant (isolation et rénovation), que sur les énergies renouvelables...

S’agissant des agrocarburants, il a été décidé que la politique française sera déterminée par l’étude menée par l’ADEME (l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) sur leur impact environnemental. Or, les analyses scientifiques vont dans le sens d’un réajustement de la politique française dans ce domaine, étant donné l’impact potentiellement très négatif des agrocarburants sur l’environnement. Nous sommes assez confiants.

Deux scénarios sont donc possibles : un premier, très positif, dans lequel le gouvernement est en capacité de faire voter par le Parlement, avant la Présidence française de l’UE (PFUE), un paquet grenelle, qui, de fait, intègre les principales mesures décidées lors du grenelle et principalement en matière d’économie d’énergie. Dans ce cas, la France aura une crédibilité, une légitimité pour être ambitieuse lors de la PFUE et pour la conférence de Poznan.

Il existe un deuxième scénario, mais qui serait catastrophique : le grenelle n’est pas appliqué, la France ne respecte pas les directives européennes, et le président de la République essaie de vendre du nucléaire à des pays qui n’en veulent pas...

Par ailleurs, un autre risque serait, pour la France, de vouloir négocier l’ensemble du paquet énergie sous sa Présidence. Pour se valoriser d’avoir négocié la politique énergétique européenne des quinze prochaines années, elle serait ainsi prête à accepter tous les compromis. Le premier objectif serait ainsi, d’aller vite, quitte à ce que cette politique énergétique perde largement de son ambition.

Nous préférons des négociations texte par texte pour arriver à des engagements ambitieux, plutôt que des négociations globales en première lecture qui affaiblirait les positions européennes.