Le secteur de l'efficacité énergétique européen menace de délocaliser

  

Une entreprise allemande d'isolation va fermer une usine en Italie dont le chiffre d’affaires représente 500 millions d’euros. De plus en plus d’entreprises européennes spécialisées dans l'énergie propre risquent de délocaliser leurs activités.

Tony Robson, le PDG de Knauf Insulation, a envoyé une lettre au président de la Commission, José Manuel Barroso. Dans ce document consulté par EurActiv, il lui explique qu'il a décidé de fermer l'une de ses entreprises, car l'Union européenne a réduit ses engagements en matière d’efficacité énergétique.

« Si [l'UE] joignait les actes à la parole en matière d'efficacité énergétique, j'ouvrirais de nouvelles entreprises en Europe », écrit le PDG. Comme ce n'est pas le cas, « nous venons de fermer une entreprise en Italie et comptons ouvrir trois nouvelles usines aux États-Unis, en Asie et en Turquie », ajoute-t-il.

L'entreprise n'a « pas l'intention de construire d'usines supplémentaires » en Europe, selon la lettre datée du 9 janvier.

Selon Tony Robson, l'avenir européen sera « sans objectif contraignant sur l'efficacité énergétique ». Les investisseurs ne croiront donc tout simplement pas que ces vœux pieux deviennent réalité, poursuit-il.

Le 22 janvier, la Commission européenne devrait présenter un « livre blanc » pour 2030. Il est prévu que l'exécutif européen plaide en faveur d'une réduction obligatoire de 35 à 40 % des émissions de gaz à effet de serre, et d'un objectif indicatif de 24 et 27 % d'énergie produite à partir de sources renouvelables.

L'exécutif européen ne prendra pas en compte les objectifs relatifs à l'efficacité énergétique avant l'examen des progrès réalisés dans le cadre de la directive sur l'efficacité énergétique, prévu en juin. Et ce, même si les commissaires et chefs d'État ne cessent d'évoquer le potentiel que représente ce secteur en matière de réduction à moindres coûts des émissions de CO2.

Alors que Tony Robson se décrit comme un fervent défenseur du marché, il affirme que « l'efficacité énergétique ne se fait pas d’elle-même ». Pour appuyer ses propos, il déclare que les investisseurs ne sont pas satisfaits des rendements de son entreprise.

« Le marché est en déclin, il faut agir », précise-t-il.

Préoccupations largement partagées

Selon les informations d'EurActiv, plusieurs entreprises actives dans le domaine de l'efficacité énergétique partagent les mêmes inquiétudes que l’entreprise allemande Knauf Insulation. Elles ont également envoyé des lettres similaires à l'attention des commissaires européens, même si leur ton était moins agressif.

Le 14 janvier, Gene Murtagh, PDG de l'entreprise d'isolation irlandaise Kingspan, a adressé une lettre à Máire Geoghegan Quinn, la commissaire en charge de la recherche, de l'innovation et de la science. Elle y a exprimé son soutien à un « objectif obligatoire et [juridiquement] contraignant en matière d'économies d'énergie » d'ici 2030.

Sans ces mesures, « nous risquons une délocalisation des activités à faibles émissions de carbone dans des régions urbaines du monde en pleine essor économique qui savent saisir les occasions dès qu'elles se présentent », a-t-elle expliqué dans une lettre consultée par EurActiv

La réalité est la suivante : « les entreprises construisent des usines et investissent dans la recherche et le développement là où la demande est présente », ajoute-t-il.

La commissaire irlandaise a reçu le même jour une lettre similaire de Manlio Valdes, président d'Ingersoll Rand Europe, Moyen-Orient et Afrique.

« La législation européenne actuelle n'est pas assez ambitieuse pour optimiser le recours aux technologies et services disponibles en matière d'efficacité énergétique », a assuré ce partisan en faveur d'un objectif contraignant. 

Perte d'emplois verts

Certains responsables du secteur de l'efficacité énergétique craignent des pertes d'emplois dans le secteur de l’économie verte si la Commission présente des objectifs peu ambitieux dans le domaine des énergies propres. Pourtant, peu d'entre eux s'expriment officiellement sur le sujet.

« Dans l'ensemble, on craint que l'efficacité énergétique ne soit pas assez remarquée, mais je ne peux pas réellement donner un avis sur les fermetures d'usines », déclare l'un d'eux.

Un autre explique qu'il ne compte pas encore fermer d'usines de production, mais que leur croissance dépend de l'importance donnée à l'efficacité énergétique.

Les syndicats sont pour leur part plus pessimistes quant aux risques de délocalisation des activités. « Nous avons besoin d’incitation afin de soutenir la chaîne de valeur et de permettre aux usines de production de rester en Europe mais je ne pense pas que la délocalisation des entreprises spécialisées dans les énergies propres soit quelque chose de sérieux », explique à EurActiv Benjamin Dennis, conseiller spécialiste du développement durable auprès de la Confédération européenne des syndicats.

« Je pense qu'il s'agit plus d'une stratégie de communication », constate-t-il.

Délocalisation des entreprises spécialisées dans les énergies propres

La « fuite de carbone », c'est la délocalisation des entreprises dans le but d'éviter de payer les quotas d'émissions. Un autre phénomène émerge en parallèle, celui de la délocalisation des entreprises spécialisées dans les technologies à faibles émissions de carbone qui répondent à la demande des industries très énergivores. Ces dernières affirmaient que la fuite de carbone les mettait en péril en raison de la législation européenne sur le climat.

Dans un billet d'opinion publié la semaine dernière, la commissaire en charge de l'action pour le climat, Connie Hedegaard, estime que la fuite de carbone représente un risque « important ». Elle précise toutefois que l'UE s'était déjà penchée longuement sur le sujet, selon de récentes études indépendantes.

« Peut-être devrions-nous nous soucier un peu plus du risque de perdre notre avance dans le domaine des technologies à faibles émissions de carbone », écrit-elle.  « Sans politiques ambitieuses en matière de lutte contre le changement climatique, l’Europe ne parviendra à attirer ni les investissements dans des secteurs économiques qui innovent à un rythme rapide ni les emplois de qualité dont nous avons cruellement besoin. »

Lors de la conférence des Nations unies sur le climat à Varsovie (CCNUCC), le ministre britannique en charge du climat et de l'énergie, Ed Davey, a mis en avant les dangers de la délocalisation des entreprises spécialisées dans les technologies à faibles émissions de carbone.

Pourtant, le Royaume-Uni semble être le premier à s'opposer à tout objectif contraignant en matière d'efficacité énergétique ou d'énergies renouvelables.

Douze eurodéputés ont également envoyé une lettre de mise en garde à l'attention du président de l'exécutif et d'autres hauts fonctionnaires le 14 janvier. Ils veulent attirer l’attention sur la proposition beaucoup plus ambitieuse adoptée par le Parlement la semaine dernière.

« Soyez conscients qu'une vaste majorité au Parlement européen est en faveur d'objectifs sur la réduction des gaz à effet de serre à au moins 40 % », écrivent les eurodéputés, parmi lesquels Peter Liese (PPE), Matthias Groote (S&D) et Gerben Jan-Gerbrandy (ADLE).

Selon ces parlementaires, ne pas avoir imposé des objectifs en matière d'efficacité énergétique pour 2020 représente « une grosse erreur ».

Prochaines étapes: 
  • 22 janvier 2014 :  publication du paquet européen sur le climat
  • Juin 2014 : examen des progrès en vue d'atteindre des objectifs 20-20-20
Liens externes: 

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