Shell favorable à une politique climatique progressiste en Europe

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Lors d’un entretien exclusif accordé à EurActiv, l’un des dirigeants de la première entreprise pétrolière et gazière d’Europe, Royal Dutch Shell, s’est prononcé en faveur d’une intervention sur le marché européen du carbone, d’objectifs contraignants de réduction des émissions d’ici 2030 et de solides critères environnementaux pour les biocarburants.

Graeme Sweeney, le conseiller de Shell en matière de CO2, devrait toutefois contrarier certains défenseurs de l'environnement en s'opposant aux objectifs d'efficacité énergétique et d'énergie renouvelable pour 2030. Il accuse en outre l'UE d'injustement montrer du doigt les sables bitumineux et se dit en faveur d'une stratégie à faible teneur en carbone prenant en compte les ressources gazières plutôt qu'une approche centrée sur l'énergie renouvelable.

M. Sweeney a participé à des négociations avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, organisées par le EU Corporate Leaders Group on Climate Change du Prince de Galles. À cette occasion, il a fait part de son souhait de mettre de côté plus d'un milliard de crédits carbone du système d'échange de quotas d'émission (ETS), dans le but d'augmenter le prix du carbone.

« C'est la quantification clé », a-t-il déclaré depuis les bureaux bruxellois de Shell dans le quartier européen. « La Commission est tout à fait consciente de l'ampleur de la tâche et est disposée à travailler dans ce sens. »   

À près de 6 euros par tonne, le prix du carbone est aujourd'hui trop bas pour encourager les investissements verts, mais l'UE s'est engagée à réviser les règles de son système de quotas d'ici fin juin.

Les experts rejettent la faute sur les quantités énormes de crédits excédentaires, l'incertitude quant aux perspectives d'investissement pour le climat après 2020 et la récession économique qui a empêché l'augmentation du nombre d'émissions à échanger.

Shell, qui a fixé un prix hypothétique interne de 40 dollars (30,7 euros) par tonne de carbone, accorde sa préférence au système britannique de prix plancher pour le carbone à l'ETS européen. Mais comme le dit M. Sweeney, « si nous réformons l'ETS en vue d'une mise aux enchères, il s'agit bien d'un prix plancher, n'est-ce pas? »

Captage et stockage du dioxyde de carbone

Nombreux sont les observateurs qui pensent que Shell souhaite un prix fort pour le carbone, car l'entreprise a largement investi dans la technique du captage et du stockage du dioxyde de carbone (CSC) qui pourrait, selon l'Agence internationale de l'énergie, fournir 19 % des réductions d'émission de CO2 indispensables pour atteindre la décarbonisation d'ici 2050.

Les financements de la période d'expérimentation de cette nouvelle technique se sont effondrés à cause de la récession et manquent cruellement d'incitatifs, selon M. Sweeney.

« Le prix actuel du carbone ne permet pas d'enclencher une phase de démonstration du CSC », a-t-il affirmé. « Si nous voulons concilier ces objectifs [de décarbonisation], nous devrons déployer la technique de CSC à grande échelle à partir de 2030. »

Dans le même temps, « il est clair que la contribution des États membres [au financement de cette technique] doit être revue à la hausse », a-t-il ajouté.

Ces propos tiennent de l'hérésie pour la confédération patronale européenne, BusinessEurope.

Lorsqu'il lui a été demandé au nom de qui BusinessEurope s'exprimait, M. Sweeney a répondu : « Il est clair qu'ils ne parlent pas au nom de toute l'industrie européenne ». « Ils adoptent des positions en foncteur de leur processus interne de fonctionnement. »

Ce genre de discours apporte de l'eau au moulin des défenseurs de l'environnement qui tentent d'établir des alliances avec les acteurs progressistes du monde européen de l'entreprise. M. Sweeney, vice-président exécutif de Shell jusqu'au mois dernier, a apprécié le terme de « progressiste ».

2030 en débat

« Je pense que l'objectif pour 2030 devrait être clairement contraignant », a-t-il déclaré sans donner de chiffre. « Il devrait être exprimé en terme de réduction obligatoire des [émissions] de CO2. »

Si cet objectif visant à encourager les investissements dans l'énergie propre était mis en oeuvre, il ne serait pas nécessaire de fixer des objectifs d’efficacité énergétique ou d'énergie renouvelable en parallèle, a-t-il estimé.

« Nous avons besoin d'un programme de décarbonisation qui encourage la croissance de différentes manières pour commencer », a-t-il ajouté.

L'année dernière, Shell a produit plus de gaz que de pétrole, « une révision importante de la nature de notre activité » a souligné M. Sweeney. Il pense que l'exploitation de gaz via la technique de CSC pourrait ouvrir « une voie vers la décarbonisation dès aujourd'hui ».

Cette stratégie va dans le sens de celle du gouvernement britannique, qui soutient que l'énergie nucléaire et le gaz devraient être sur un pied d'égalité avec les énergies renouvelables dans la mosaïque énergétique de l'Europe, malgré les inquiétudes liées à la sécurité nucléaire et aux émissions de CO2 du gaz.

Le mois dernier, Shell a été critiquée au Royaume-Uni pour son refus de construire des installations éoliennes dans la mer du Nord au motif que les chiffres ne « concordaient pas », une décision prise sous la direction de M. Sweeney.  

« Je pense que c'était une question de pertinence », a-t-il affirmé. « Les conclusions que nous avons tirées de la construction de NordZee Wind étaient que nous n'étions clairement pas les mieux placés pour le faire. »

Biocarburants

L'élément central du projet de décarbonisation de Shell est l'investissement conjoint de 12 milliards de dollars (9,2 milliards d'euros) dans l'éthanol produit à partir de cannes à sucre au Brésil, l'un des premiers producteurs au monde. Dans le contexte de l'UE, le géant de l'énergie appelle à une politique méritocratique et fondée sur la science en matière de biocarburants.

« Les objectifs en termes de volumes ne permettent pas d'atteindre l'objectif global [de décarbonisation] », a déclaré M. Sweeney. « Ceux qui atteignent les plus hauts niveaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre et ceux dont les pratiques durables améliorent la norme globale devraient être récompensés. »

« Nous sommes convaincus que l'éthanol à base de canne à sucre est l'une des meilleures options », a-t-il précisé.  

Mais le doute plane encore quant à la position de Shell (sur l'ETS, les énergies renouvelables, le CSC et les biocarburants), qui tiendrait plus de l'intérêt personnel que de l'avenir de la planète.

Ce doute risque de subsister tant que M. Sweeney continuera d'exhorter l'UE à abandonner sa tentative de classifier le pétrole issu des sables bitumineux comme un produit plus polluant.

« Nous pensons que tout processus consistant à mettre de côté une source [d'énergie] ou à la traiter systématiquement d'une autre façon est défectueux », a-t-il affirmé. Ses propos font écho à l'argument avancé par le gouvernement canadien.

« Ce n'est pas équitable », a-t-il conclu.

Le débat sur les vraies motivations de Shell en matière d'environnement n'est pas terminé.

Prochaines étapes: 
  • Fin juin : l'UE n'est engagée à rendre publics les résultats de son évaluation de l'ETS.
  • 2020 : date butoir des objectifs européens pour le climat définis en 2009.
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