Selon certaines sources proches du projet, le débat musclé qui a opposé les différents services de la Commission européenne aurait finalement été remporté par le camp des « minimalistes », qui favorise un objectif de réduction de la pauvreté de 25 % d'ici la fin de la décennie.

L'objectif doit être officiellement révélé mercredi 3 mars, dans le cadre de la stratégie post-Lisbonne appelée « UE 2020 », censée planifier la politique européenne pour la croissance et l'emploi durant les 10 ans à venir.

La proposition initiale, mise en avant par le commissaire à l'Emploi et aux affaires sociales, László Andor, et par le président du Conseil européen Herman Van Rompuy, était de réduire d'un tiers la pauvreté. Un objectif jugé réaliste par la plupart des acteurs engagés dans la lutte contre la pauvreté, y compris les ONG sociales, qui préconisent habituellement une baisse d’au moins 50 %.

Indicateurs de pauvreté

Ce sont en fait les indicateurs de pauvreté rattachés à ces objectifs qui suscitent le plus d’inquiétude. Les plus critiques affirment qu'ils ont jusque-là échoué à fournir une juste mesure des inégalités.

D'après la dernière version en date du projet "UE 2020" formulé par la Commission, l'objectif de pauvreté doit être établi sur la base d'un "indicateur ancré dans le temps", plutôt que sur un taux de pauvreté dite relative.

Le taux de pauvreté relative mesure la portion de personnes vivant avec moins de 60 % de l'actuel revenu médian. Il a été utilisé par la Commission dans ses enquêtes Eurobaromètre durant les dix dernières années. A l’inverse, l'indicateur ancré dans le temps mesure la croissance économique et son impact sur les niveaux de vie généraux. Il ne concerne donc pas directement le niveau de pauvreté.

Selon certaines statistiques européennes récentes, 17 % des citoyens issus des 27 Etats membres, soit environ 80 millions de personnes, vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté. Les derniers sondages Eurobaromètre montrent que ce fait alarmant est au cœur des préoccupations des citoyens de l'UE.

La colère des ONG sociales

« La proposition visant à instaurer la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale parmi les neuf projets-clés de la stratégie UE 2020 suscite l’espoir », a affirmé Fintan Farrell, directeur du Réseau européen des Associations de lutte contre la pauvreté et l'Exclusion sociale (EAPN). « Mais cela nécessite de la part des dirigeants de l’UE un effort supplémentaire pour converger vers un objectif de réduction de pauvreté basé sur des indicateurs de pauvreté relative approuvés dans le cadre de la stratégie 2020 », a-t-il ajouté.

Fintan Farrell a également plaidé en faveur du taux de pauvreté relative. Un indicateur exact selon lui, car plus réaliste et réellement basé sur le niveau de pauvreté.

« La supposition selon laquelle la croissance économique va élever l'adéquation des niveaux de vie de tous n'est pas souvent observée en pratique », a noté le directeur de l'EAPN, qui a par ailleurs souligné que « combattre la pauvreté sans regarder la redistribution des richesses revient à accueillir les Jeux Olympiques sans neige ».

La France à contre-courant

La France est le seul pays de l'UE à avoir adopté comme principal indicateur un « indicateur de pauvreté ancré dans le temps ». Sans tenir compte des statistiques, selon les ONG, qui montrent clairement que la croissance économique ne réduit pas automatiquement les inégalités sociales.

En effet, la branche française de l'EAPN a conclu qu'alors que la pauvreté avait baissé de 13,1 à 12,5 % en 2007, la pauvreté relative avait quant à elle augmenté de 13,1 à 13,3 % la même année.

Cette augmentation s'est accompagnée d’une hausse de l'intensité de la pauvreté, d’une hausse du nombre de jeunes et d'enfants risquant de tomber dans la pauvreté. De même, la population active a été davantage touchée par la pauvreté et le surendettement, et son accès à la santé a été restreint.

« Nous pensons qu'il vaut mieux ne pas avoir d'objectif du tout plutôt que de perdre le taux de pauvreté relative », a souligné M. Farrell.

Dans le même ordre d'idées, Eurochild, l'organisme de tutelle européen qui promeut le bien-être et les droits des enfants, a insisté sur le fait que les objectifs quantitatifs de réduction générale de la pauvreté étaient trop focalisés sur le taux de pauvreté et sur la privation matérielle.

Les ONG restent convaincues que le changement d'indicateurs pour mesurer les progrès futurs réalisés dans le cadre de la stratégie 2020 va contribuer à saper le travail entrepris sur la base de l'indicateur de taux de pauvreté relative et, au final, entravera la comparaison des progrès réalisés dans le passé et dans les décennies à venir.