Barnier: l'opposition doit avoir le courage de soutenir les vraies réformes

  

EXCLUSIF. Dans une interview à EurActiv.fr, le commissaire européen en charge du marché intérieur et des services appelle à  aller plus loin dans la réforme des retraites. Il encourage aussi l'opposition à avoir le courage politique de soutenir le gouvernement s'il propose des vraies réformes et se dit favorable à une fiscalité écologique.

 

EurActiv's exclusive interview with EC's Michel Barnier

 

Le gouvernement français a annoncé un projet de réforme du système des retraites, dans lequel salariés et entreprises sont mis à contribution. Est-ce une bonne réforme ?

Le financement du système de retraites fait partie des trois ou quatre sujets qui sont pour moi d’intelligence nationale. Des sujets sur lesquels il devrait normalement, dans une grande démocratie comme la Republique française, être possible de construire un consensus entre patronat et syndicats, et entre les différentes forces politiques qui participent au débat public. On n’y est pas vraiment arrivé dans le passé. Les réformes successives ont toujours été utiles, mais incomplètes et insuffisantes.

Je parle de ce qu’ont pu faire mes amis, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon : des réformes utiles, mais incomplètes et insuffisantes. Ce qui serait logique, cette fois-ci, ce serait d'obtenir, par un débat public ouvert, un consensus pour faire une vraie et grande réforme.

Est-ce que c’est le cas du projet présenté par Jean-Marc Ayrault ? Force est de constater que la priorité de cette réforme repose sur l’augmentation des prélèvements et des cotisations. J’espère, au terme du débat qui commence, et notamment du débat parlementaire, que le courage politique et l’ambition seront finalement à la hauteur.

Sur ce sujet comme sur les autres, c’est le moment pour les dirigeants de ce pays qui reste le mien, d’être courageux. C'est le cas pour le gouvernement, mais aussi pour l’opposition qui doit avoir le courage politique de soutenir le gouvernement s’il fait de vraies réformes.

La fiscalité verte fait son retour avec la contribution énergie climat, qui sera débattue en France à l’automne. Est-ce le moment de mettre le sujet à l’ordre du jour ?

Il y a, en France, un niveau de prélèvements publics et de taxe sur le travail, qui atteint le maximum supportable. Le Parlement et le gouvernement seraient bien inspirés de faire l’évaluation des différentes politiques fiscales qui ont été conduites depuis quelques années, et de leurs conséquences. Ils doivent, en particulier, examiner la question des départs d’entrepreneurs ou d’investisseurs, notamment jeunes, vers d'autres pays.Je n’ai aucune sympathie pour les gens qui veulent échapper à l’impôt, mais si ce mouvement s’amplifie, il faudra l’observer et en tirer des leçons.

En revanche à fiscalité constante, diminuer les charges qui pèsent sur le travail et sur certains investissements et augmenter les charges qui pèsent sur la pollution, c’est une idée juste, recommandée par la Commission. En 1991 ou 1992, j'ai publié un rapport, avec 100 propositions. J’avais notamment imaginé la TVE, la taxe à la valeur écologique. Il s'agissait d'une modulation de la TVA par catégorie de produit ou de service, en tenant compte de leur coût écologique lorsqu'ils sont produits, utilisés, et détruits. Donc c’est une problématique qui m’intéresse depuis longtemps. Et nous avons recommandé à la France de taxer davantage la pollution, et moins le travail.

Un nouveau mécanisme de résolution bancaire, destiné à éviter les faillites bancaires, est en cours d’élaboration. Que répondre à ceux qui, comme les Allemands, craignent que la mutualisation des risques fasse payer certains plus que d’autres ?

Nous avons bâti un nouveau cadre de réglementation du secteur financier. À l’intérieur de ce marché unique de 28 pays, 18 pays ont cette spécificité, cette interdépendance qu'est l’euro. Et les chefs d’État de la zone euro ont décidé à l’unanimité – c'est une révolution – de créer l’union bancaire pour limiter les risques systémiques liés à cette interdépendance. L’union bancaire consiste à appliquer les mêmes règles pour tous dans le marché unique, mais de manière plus intégrée, plus efficace, et je dirais même plus fédérale.

Parmi ces règles, il y a la supervision interne et externe, les règles de Bâle, la gouvernance. Elles ont toutes pour objectif de limiter les risques de faillite bancaire, par une meilleure capitalisation, un  meilleur niveau de liquidité, des ratios plus raisonnables, une limitation des bonus bancaires, la supervision externe et interne. Mais il restera des risques. Et ce que j’ai proposé avec ce deuxième pilier de l’union bancaire, c’est de gérer ces risques ensemble. Je suis en relation avec les autorités allemandes et avec le ministre Schäuble que je connais bien et que je respecte, et nous avons le même type de discussion que nous avons eu pour la supervision. Et finalement, j’ai confiance pour qu' un accord soit trouvé avant la fin de l’année.

Sur ces lois, le calendrier est très serré. Peut-il être tenu, étant donné qu’il va encore y avoir des négociations au sein du Conseil et du Parlement?

C’est difficile et possible. Il y a un sentiment d’urgence et de priorité, à la fois au Conseil des ministres et du côté des différents groupes politiques du Parlement. Et puis nous avons aussi un processus règlementaire qui évolue parallèlement. Nous nous penchons par exemple sur le problème du shadowbanking. Il ne s’agit pas d’ostraciser les banques parallèles qui jouent un rôle utile de financement de l'économie – rôle que les banques traditionnelles ne jouent plus toujours. Mais il faut que les règles soient comparables, en terme de surveillance et de supervision, tout comme pour les fonds monétaires (money marketfunds). La question de la formation des prix des indices comme le Libor est aussi au programme . Et nous avons enfin vocation à réguler les sites de crowdfunding, et un projet sera présenté en début d’année prochaine. Nous  nous penchons aussi sur la question des monnaies électroniques comme les « bitcoin ».

Quelle est votre propre vision sur ce que doit faire l’Europe ?

Beaucoup de citoyens s’inquiètent d’un projet européen qui n’a pas de limite, ni de frontière. Il faut sans doute en fixer. Qu’est-ce qu’on peut faire de plus ? Je vais plaider pour une politique industrielle européenne. Il faut que les dirigeants européens retrouvent le courage et l’audace qu’on a eu avec la CECA. Je vais plaider pour une Communauté européenne de la Défense, qui ne sera pas la même que celle qu’on avait imaginé en 1954. Mais l’Europe peut aussi favoriser la subsidiarité. Un exemple : la réforme des marchés publics que j'ai présentée, pour simplifier drastiquement les obligations des entreprises qui participent. C’est la preuve qu’on peut faire quelque chose de moins.

Comment envisageriez-vous un débat sur l’Europe ?

Pourquoi on a bien fait de créer l’Europe unie, et pas uniforme ? Comment, 50 ans après, doit-elle évoluer ? Comment prend-on en compte les nouveaux challenges et les nouveaux défis du 21ème siècle ?  Comment faut-il changer l’Europe ? Qu’est-ce qu’il faut faire de plus ou de moins ?

J’étais très content que François Hollande ouvre ce débat en juin dernier. Mais les bonnes idées peuvent être partout : chez Monsieur Mélenchon, à l'UMP, chez les Verts, chez les centristes... Il faut aussi écouter d'autres attitudes, comme celle que porte l'extrême droite.

J’avais l’idée que quelques personnalités incontestées puissent être chargées en commun d’un rapport qui pourrait être soumis au débat public, au Parlement, dans la société civile, avec les syndicats, le patronat, les collectivités locales.. Tout le monde a quelque chose à dire sur l'Europe !

Comment va-t-on arriver à organiser une politique commerciale d’une façon qui renforce la compétitivité des entreprises européennes, au lieu de les soumettre à une concurrence quelquefois trop difficile ?

J’ai en mémoire le discours d’Obama sur l’état de l’Union. Il a donné son appui à  l’accord commercial transatlantique actuellement en discussion, en utilisant les termes free et fair.Comment faire, alors, pour obtenir un accord gagnant-gagnant ? En étant définitivement des partenaires sans être naïfs, et en expliquant aussi que les deux principales économies du monde, si elles aboutissent à des relations free and fair ont tout à y gagner. Nous n’y sommes pas, nous commençons les discussions. Y compris dans le domaine des marchés financiers, dont j’ai la responsabilité. L'enjeu de l'interopabilité des marchés financiers est cruciale.

Peut-t-on établir un bilan de la Commission actuelle avant le début de la campagne des élections européennes ?

Cette Commission a reconstruit une régulation dans le domaine de la crise financière et de sa gestion. C'était au rebours de ce qui a été fait pendant les 25 années précédentes.

Le temps de l’auto-régulation et de la dérégulation est fini. Il y avait deux grandes faiblesses : l'absence de gouvernance dans la zone euro, et cette pensée unique ultralibérale dans le domaine des marchés financiers. Nous avons reconstruit, depuis 4 ans, une gouvernance économique et budgétaire, un règlement de copropriété, et des marchés financiers au service de l’économie réelle plutôt qu'à leur propre service.

Qu’est-ce qui reste devant nous pour les années qui viennent ? Le défi de la compétitivité, dont l’une des clés est une nouvelle politique industrielle. Une voie unique et forte pour négocier sans naïveté avec les Américains et Chinois. Une politique de défense que j’ai commencée avec le commissaireTajani, à esquisser dans ma communication du mois de juillet. C'est la première fois que la Commission fait une communication sur l'industrie de la défense qui va aussi loin. Il reste aussi, après que Catherine Ashton ait fait un travail difficile et courageux pour mettre en place un service diplomatique, il reste à intensifier cette culture diplomatique commune pour avoir une politique étrangère commune.

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