10 ans après son lancement, quel bilan tirez-vous de la présence de l’euro sur les marchés européens?

L’euro a atteint les objectifs qu’on lui avait fixés. Premièrement, il garantit la pérennité et le bon fonctionnement du marché intérieur. Dans les années 1995, l’existence des monnaies nationales avait en effet pour conséquence de maintenir des barrières monétaires aux échanges intra-européens qui annihilaient les effets positifs de la suppression des barrières douanières ou administratives. Un marché unique sans monnaie unique, c’est comme un moteur sans huile: ça grippe.

Deuxièmement, la monnaie unique a joué son rôle de protection. L’euro a été créé essentiellement pour que l’Europe ne soit pas affectée par les crises de toutes sortes: financières, internationales et politiques. Ces crises menaçaient l’Europe parce qu’elles alimentaient les spéculations entre les différentes monnaies européennes.

De plus, il y a avait aussi une volonté d’améliorer la compétitivité des entreprises. Quand on supprime les charges liées aux coûts de conversion et aux coûts de couverture des risques de change, ce sont des économies qui sont tout à fait salutaires pour les entreprises qui travaillent dans les différents pays européens. Et elles facilitent la vie sur les plans administratif et bureaucratique.

La dernière grande crise de change est intervenue en 1995, à cause d’une crise sur le peso mexicain propagée par le dollar en Europe. A ce moment-là, il y a eu un phénomène de contagion qui a touché les monnaies européennes considérées comme les plus vulnérables, c’est-à-dire celles d’Italie et d’Espagne. Ce phénomène a conduit à une importante dépréciation, à tel point qu’un certain nombre de pays européens ont demandé le rétablissement des frontières en Europe, ce qui aurait signifié la fin du marché commun. Ce phénomène montre bien à quel point nous étions affectés, à l’époque, par cette crise.

Aujourd’hui, les entreprises ne peuvent donc plus être touchées par de telles fluctuations de change?

Depuis l’apparition de l’euro, 65% du commerce intra-européen fait complètement ses achats et ses ventes en euros: une part importante de l’économie est indifférente aux évolutions du dollar par rapport à la monnaie européenne. La fluctuation monétaire ne l’affecte pas.

Quel est le rôle de l’euro dans la crise actuelle?

Sans l’euro, les crises financière et économique auraient été doublées d’une crise de change, avec des dévaluations et des dépréciations entre les monnaies européennes. Cela aurait engendré des mesures de hausse des taux d’intérêt, et d’importants dégâts en terme de chômage.

L’avenir de la Grande-Bretagne, durement touchée par cette crise, passe-t-il, selon vous, par l’adoption de l’euro?

Ce n’est pas à moi de répondre à cette question. Ce que je constate aujourd’hui, en revanche, c’est qu’à l’instar de la livre, toutes les monnaies des pays européens qui ne sont pas dans l’euro ont été très affectées par la crise que l’Europe traverse. En partant du principe que toute dévaluation est un appauvrissement, il est clair qu’il vaut mieux, par les temps qui courent, être à l’intérieur de la zone euro qu’à l’extérieur.

Beaucoup critiquent la monnaie unique pour sa trop grande appréciation par rapport au dollar. Faut-il doter la zone euro d’instruments lui permettant de renforcer cet aspect?

Je ne crois pas un seul instant que l’on puisse diriger le taux de change des monnaies. Quand chaque jour il s’échange sur le marché des changes l’équivalent de ce que produit la France en un an, je ne vois pas très bien quels seraient les moyens dont disposeraient les pouvoirs publics pour influer sur la valeur de leur monnaie. Ce n’est pas parce que le matin en se réveillant, le président de la Banque centrale ou un chef d’Etat dirait: «je veux que le dollar soit à 1,15 euro» qu’il pourrait y arriver. C’est complètement irréaliste, et ça démontre une méconnaissance totale de la manière dont fonctionnent les marchés.

Nous vivons dans un monde globalisé: les marchés, via des investisseurs et des épargnants, apprécient une situation relative entre les différentes économies et les différents pays. Nous sommes donc non seulement en présence de facteurs rationnels et objectifs, mais aussi de facteurs subjectifs.

Aujourd’hui, la France et l’Europe disposent d’une monnaie solide, stable et crédible. Les entreprises, qui ont fait de gros efforts d’innovation et de recherche, et qui vendent dans le monde entier, y compris en dollars, le font malgré le niveau de la monnaie américaine. Les quelques rares entreprises qui se plaignent du niveau relatif du dollar sont peut-être celles qui n’ont pas fait tous les efforts de diversification, de recherche et d’innovation pour pouvoir rester compétitif.

Un euro fort est donc des plus avantageux pour l’économie européenne?

Un euro fort permet notamment de payer l’énergie et les matières premières moins cher. Par ailleurs, certains secteurs de notre économie, comme la grande distribution, dépendent très largement des importations: tout ce qui est textile, habillement, électroménager, bureautique,… est importé de pays tiers puisque ces produits ne sont plus fabriqués en Europe. Or,avec un euro fort, nous payons ces produits beaucoup moins cher, ce qui soutient la consommation. Enfin, lorsqu’une entreprise veut se développer à l’étranger, les prix d’achats sont aussi moins élevés.

Bien qu’en France, il soit de bon ton de dire qu’un euro fort est mauvais pour l’économie, je ne crois pas que ce soit le cas. Ceux qui disent ça n’ont pas compris que tout chef d’entreprise doit être responsable de son compte d’exploitation générale, et que le risque de change en relève. De plus, les pays qui ont eu des monnaies fortes dans le monde ne sont pas ceux qui s’en sont le plus mal tirés: regardez l’Allemagne; sa richesse reposait sur la force de son deutschemark.

En 10 ans, l’opinion publique française, dont on dit qu’elle reproche à l’euro la hausse des prix, a-t-elle été convaincue par l’euro?

La baisse du pouvoir d’achat à cause de l’euro fait partie des mythes. Expliquer, 10 ans après son lancement, que les prix augmentent à cause de l’euro, c’est commettre une erreur de jugement. L’euro et la Banque centrale européenne ont permis d’avoir des politiques de taux d’intérêt durablement bas sur une longue période, et d’avoir une inflation maîtrisée. Par définition, ces deux éléments contribuent à maintenir le pouvoir d’achat et non à l’affaiblir. L’euro a donc été un facteur de stabilité des prix dans l’UE.

Par ailleurs, l’acceptabilité de l’euro par l’opinion publique s’est bien faite. Quand nous l’avons lancé en 1999, je me souviens de sondages qui révélaient que 40 à 50% des Français parlaient encore en anciens francs, 30 ans après l’arrivée du nouveau franc dans les porte-monnaie ! Or aujourd’hui, cela fait 7 ans que les pièces et les billets en euros ont été mis en circulation, et la nouvelle monnaie est très bien admise.

L’élargissement de la zone euro à de nouveaux Etats membres passe-t-elle par l’assouplissement des conditions d’entrée qui sont jugées, par certains, trop sévères?

Non. Tout le monde doit respecter les mêmes conditions d’entrée. Il existe des critères –ceux de Maastricht– les critères de convergence. Ils ont été appliqués strictement pour les douze premiers entrants. Il faut continuer à les appliquer strictement. C’est notre pouvoir d’achat qui en dépend. Ce qui compte, pour une monnaie, c’est qu’elle soit crédible.

Pensez-vous que le pacte de stabilité soit encore suffisant pour assurer efficacement la cohérence de la zone euro?

Le pacte de stabilité ne contient rien de plus ni de moins que le traité de Maastricht. Je mets quiconque au défi de trouver dans le pacte de stabilité quelque chose qui soit contraire au traité de Maastricht, ou qui vienne s’y ajouter. Le pacte de stabilité, c’est le mode d’emploi des mécanismes de coordination de politiques économiques qui sont prévues par le traité.

Aujourd’hui, le problème de l’Europe est de ne pas parvenir à diminuer ses déficits. Les déficits publics n’ont jamais donné de croissance ni d’emploi. Aujourd’hui, les temps sont d’autant plus difficiles que les déficits publics n’ont pas été suffisamment réduits dans la période 2000-2008. Par conséquent, on dispose de marges de manœuvre extrêmement réduites.

Dans la zone euro, en diminuant les déficits publics de 1%, cela dégage plus de 60 milliards d’euros. Une somme qui peut aller financer l’investissement et la consommation, au lieu d’aller financer les dettes des Etats. Aujourd’hui en France, tout l’impôt sur le revenu sert à peine à financer les intérêts de la dette du pays. Cet argent serait mieux utilisé au profit de la croissance.

Contrairement à une idée reçue, les déficits publics ne sont pas des stimuli à la croissance. On peut, ce qui est le cas à l’heure actuelle par des plans de relance, lancer un certain nombre de travaux pour maintenir l’emploi. Il n’empêche que par la suite, il va falloir à gérer des situations de finances publiques qui seront délicates, à cause de dettes trop importantes.

Le pacte de stabilité est donc suffisant pour les temps à venir?

Oui. Avant de vouloir le réformer, il faudrait d’abord appliquer les dispositions qui ont été mises en place au moment du lancement de l’euro pour assurer la coordination des politiques économiques. Je pense en particulier aux « grandes orientations de politique économique » qui sont adoptées chaque année au printemps par le Conseil européen. Il serait utile que ces recommandations soient respectées. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

En effet, quand les budgets nationaux sont préparés à l’automne, les Etats oublient les recommandations qu’ils ont adoptées dans les grandes orientations de politique économique. Si l’euro a bien rempli son rôle comme monnaie de protection, d’instrument pour assurer le bon fonctionnement du marché unique et de moyen d’éviter l’inflation, l’intégration économique par rapport au monétaire a pris du retard. Et là, il faut progresser.