Alain Lamassoure : « L'UE doit définir sa doctrine russe »

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Paris, Londres, Berlin et Varsovie doivent définir une nouvelle doctrine européenne vis-à-vis de la Russie. Et sans plus attendre le leadership américain, estime Alain Lamassoure dans une interview à EurActiv.

Alain Lamassoure est président de la commission des budgets du Parlement européen, membre de L’Union pour un Mouvement Populaire et vice-président du Mouvement européen – France.

Il s’est confié à Georgi Gotev, rédacteur senior d'EurActiv.com.

Après le sommet de Vilnius et le bras de fer UE-Russie autour de l’Ukraine, ne serait-il pas temps de réfléchir à l’avenir des relations de l’Union avec la Russie de M. Poutine ?

Oui, sûrement. Je suis très déçu de voir l’erreur d’analyse que fait Vladimir Poutine : il a 20 ans de retard. Il ferait mieux de penser aux intérêts de la Russie sur les 20 ans qui viennent. Il essaie, avec un succès électoral incontestable, de mobiliser une sorte de nationalisme russe dans un esprit de guerre froide anti-occidental. Ce nationalisme résonne dans des zones d’influences politiques et stratégiques russes, alors que dans le monde du début du 21e siècle les problèmes ne se posent plus en ces termes.

Depuis la fin de l’Union soviétique, l’Ouest n’a plus de politique russe, ce qui est dommage. Les Américains se désintéressent de Moscou, et les Européens, premiers voisins, ont un intérêt incomparablement plus grand que Washington vis-à-vis de la Russie d’aujourd’hui.

Tous deux n’ont jamais essayé de définir une politique russe commune. Et chacun négocie avec la Russie ses problèmes de gaz, ses problèmes économiques, éventuellement tel ou tel problème politique, dont l’Ukraine, la Géorgie.

À mon avis, c’est l’un des sujets qu’il faudrait mettre en tête des priorités de la politique exterieure de l’UE, maintenant dotée d’une Haut Représentant et d’un Service d’action extérieure.  

Vous dites : l’Ouest n’a pas de politique russe. Mais pourquoi ? Est-ce que M. Obama n’a pas envie de froisser M. Poutine pour cause d'affaire Snowden. M. Poutine détient-il la carte la plus forte ?

Non, non, ce n’est pas une carte forte. Il n’y a plus de menace soviétique et nucléaire. La Russie est devenue objectivement une puissance moyenne, la dixième ou onzième puissance du monde en termes de PIB. L’Inde produit plus que la Russie. Dans ces conditions, Washington n’accorde pas un très grand intérêt à la relation avec Moscou, sauf sur des dossiers comme l’Iran, où Moscou est incontournable.

Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi les dirigeants occidentaux n’ont pas décidé, après la disparition de l’Union soviétique, de faire de Moscou un partenaire sur le long terme, ce qui est ma recommandation. Au lieu de cela, ils considèrent Moscou comme un ennemi. Et, de ce point de vue, la relation avec l’Alliance atlantique et le bouclier antimissile sont quand même révélateurs d’un Occident qui n’arrive pas à faire un choix.

Du côté occidental, il y a eu un manque extraordinaire de réflexion, il y a 20 ans, lors de l’élargissement de l’OTAN à tous les anciens alliés de Moscou. L’Alliance atlantique, qui avait été créée pour se protéger de la menace soviétique et du pacte de Varsovie, n’avait alors plus raison d’être.  

L’Europe n’avait plus besoin d’une alliance contre Moscou à partir des années 1990, mais plutôt d’un accord de sécurité prenant en compte l’ensemble des pays européens, y compris la Russie, pour faire face à un monde nouveau. Et depuis, finalement, on n’a jamais choisi. Nous avons donc quelqu’un à Moscou qui continue à penser en termes de guerre froide. Du côté occidental, selon les humeurs de Moscou, on considère la Russie comme un pays dont on doit se méfier, ou comme un partenaire potentiel. Il serait bien que nous ayons une doctrine qui nous permette de parler véritablement à l’interlocuteur russe.

Mais comment en arriver à une telle doctrine ? M. Poutine sait ce qu’il veut et dispose de tous les moyens pour y parvenir, l’UE peut-elle jouer à cartes égales avec lui ?

Il faut que Paris, Berlin et Londres définissent les relations avec Moscou sur quelques grands thèmes. Ils doivent faire ce qu’ils ont eu le courage de faire il y a une dizaine d’années vis-à-vis de Téhéran.

Quelles que soient les incertitudes concernant l’accord obtenu sur le nucléaire en Iran, les progrès accomplis ont été possibles parce que ces trois puissances ont décidé d’agir de concert. Vis-à-vis de Moscou, on considère implicitement dans ces trois capitales que c’est Washington qui a le leadership. Sauf que Washington n’a plus de politique russe. Et, à partir du moment où il n’y a plus de missiles russes qui menacent le sol américain, la situation en Russie ne dépend pas d’une stratégie américaine.

Par contre, la situation en Russie est évidemment très importante pour nous, Européens. C’est donc à nous de prendre notre autonomie vis-à-vis de Washington et de dire : quel est le langage que nous devons tenir vis-à-vis de Moscou ? Il suffit d’avoir la volonté, pour l’instant nous ne l’avons pas voulu : chacun a préféré négocier de son côté, sujet par sujet, avec le résultat que l’on constate.

La balle est-elle donc dans le camp de ces trois capitales ?

Oui, plus Varsovie.

Et que reste-t-il pour le Parlement européen ? Sur le sujet des valeurs, on voit par exemple M. Poutine utiliser l’homophobie pour rallier à sa cause des pays comme la Géorgie ou la Serbie…

Pour tout ce qui est de la politique étrangère, le Parlement européen ne peut pas être en pointe. Il peut prononcer, et il le fait, des condamnations morales. Il peut s’opposer à la ratification de traités avec des pays qui ne respectent pas les valeurs de l’Europe. Pour le reste, c’est aux diplomaties nationales et, dans le cas de l’Union, à Mme Ashton ou aux institutions exécutives européennes d’occuper le premier rôle.

Sur les valeurs, il y a une organisation qui a un rôle à jouer et que je trouve très silencieuse à l’égard de Moscou : le Conseil de l’Europe.

Il y a eu une dizaine d’années, la Turquie avait été suspendue, car elle ne respectait pas certaines des valeurs fondatrices du Conseil de l’Europe. S’il y a manifestement une violation nette des valeurs qui fondent le Conseil de l’Europe et notamment la Convention européenne des droits fondamentaux, c’est cet organe qui est au premier rang pour agir.

Donc le signal d’alarme devrait venir du côté du Conseil de l’Europe et pas du Parlement Européen ? Et pourquoi ne vient-il pas ?

Il faut poser la question aux membres. Je ne fais pas partie de cette institution.

Et vos projets personnels ?

Je suis président de la commission des budgets jusqu’au mois de mai. Je suis ensuite candidat pour un nouveau mandat, mais je ne suis pas encore investi par mon parti. Je pourrais préciser mes projets lorsque j’y verrai un peu plus clair. Je prendrai une décision dans l’hypothèse où je suis réélu et en fonction dont les choses se présenteront dans le nouveau Parlement européen, y compris au sein de la représentation française. Je continuerai de toute manière à suivre la réforme du financement du budget européen, donc je garderai probablement un rôle au sein de la Commission des budgets, mais je m’intéresserai aussi à d’autres problèmes.

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