Le dilemme de Viviane Reding : quotas ou pas quotas ?

  

La commissaire Viviane Reding n'a toujours pas annoncé si elle proposerait des quotas lundi prochain (5 mars) pour honorer la promesse qu'elle a faite il y a un an a propos de l'équilibre entre les genres dans les conseils d'administration des entreprises cotées en bourse.

En mars dernier, la commissaire à la justice avait informé les entreprises qu'elles disposaient d'un an pour augmenter le nombre de femmes siégeant dans leurs conseils d'administration, faute de quoi une loi serait élaborée à ce sujet. Jusqu'à présent, sa déclaration d'engagement « Davantage de femmes dans les conseils d’administration » n'a été signée que par 24 entreprises.

Même si les fonctionnaires de la Commission maintiennent le secret absolu sur ce qu'elle proposera la semaine prochaine, les observateurs à Bruxelles se demandent si Mme Reding aura le courage de présenter des règles concrètes et contraignantes.

Viviane Reding est sortie satisfaite de sa réunion avec les partenaires sociaux hier (1ermars), avec lesquels elle a déclaré avoir eu des discussions constructives. « Alors que certains dirigeants considèrent les interventions réglementaires (comme en Norvège, en France et en Espagne) comme indispensables, d'autres favorisent des initiatives prometteuses d'autoréglementation. Les discussions entre mes services et les représentants des partenaires sociaux sont également allées dans ce sens », a-t-elle ajouté.

Une directive ou de simples recommandations ?

Le programme de travail de la Commission pour l'année 2012 prévoit un suivi de la stratégie pour l'égalité entre les femmes et les hommes et comprend une recommandation « visant à améliorer la parité hommes/femmes dans les conseils d'administration des entreprises ». 

« L'égalité entre les femmes et les hommes n'est pas qu'un droit fondamental : c'est aussi un facteur de croissance et de compétitivité primordial pour l'UE », peut-on lire dans le programme. Une recommandation n'aurait aucun caractère contraignant.

Les organisations féministes ont estimé que les progrès étaient minces et que Mme Reding devait entreprendre une action décisive.

« Pour un changement radical à travers l'Europe, des mesures contraignantes seront également nécessaires au niveau européen. La Commission européenne doit saisir cette opportunité unique de garantir des prises de décisions économiques efficaces et diverses et proposer une directive européenne sur la parité dans les conseils d'administration », a déclaré Cécile Gréboval, la secrétaire générale du Lobby européen des femmes.

Jusqu'à présent, seuls cinq États membres de l'UE (la Belgique, l'Espagne, la France, l'Italie et les Pays-Bas) ont, avec la Norvège et l'Islande, adopté des lois visant à renforcer la représentation des femmes dans les conseils d'administration. Plusieurs autres pays ont fixé des objectifs pour les entreprises publiques ou pris des initiatives pour encourager l'autoréglementation.

Bien que 60 % des diplômés d'études supérieures en Europe soient des femmes, elles sont clairement sous-représentées dans les organes de direction des entreprises.  En 2010, seuls 12 % des membres des conseils d'administration étaient des femmes et moins de 3 % occupaient le poste de président. Cela signifie qu'en Europe, un conseil d'administration typique de dix membres comprendra en moyenne une seule femme. Quelque 34 % des grandes sociétés de l'UE n'ont aucune femme siégeant à leurs conseils d'administration.

Le nombre de femmes dans les conseils d'administration progresse actuellement d'un demi-point de pourcentage par an. Bruxelles estime qu'à ce rythme, il faudra attendre une cinquantaine d'années avant que les conseils d'administration européens soient composés d'au moins 40 % d'individus de chaque sexe.

Bon pour les affaires

« La mise en place de quotas pourrait rapidement modifier la configuration des conseils d'administration », a déclaré Petter Sørlien, conseiller sur l'égalité et la non-discrimination pour la mission norvégienne auprès de l'UE.  Il a avancé que le monde des affaires devait subir des changements profonds, dans la mesure où les dirigeantes d'aujourd'hui peuvent participer à la création de nouvelles règles favorables aux hommes et aux femmes.

Les quotas devraient toutefois être entérinés dans une réglementation contraignante et Mme Reding pourrait aller dans ce sens, dans la mesure où elle bénéficie à présent du soutien des ministres européens.

Lors de leur réunion à Bruxelles, les ministres européens ont donné leur feu vert à Mme Reding pour qu'elle « fasse quelque chose » en faveur de la parité hommes/femmes.

« C'est bénéfique pour les entreprises », ont déclaré les ministres européens de l'emploi et des affaires sociales. 

Selon une étude menée par McKinsey, les entreprises qui appliquent cette parité génèrent des profits d'exploitation supérieurs de 56 % à ceux des compagnies uniquement dirigées par des hommes. Une autre recherche d'Ernst & Young analysait les 290 plus grandes entreprises cotées en bourse. Selon ce rapport, les revenus des entreprises avec au moins une femme siégeant au conseil d'administration étaient sensiblement supérieurs à ceux des entreprises où ce n'était pas le cas.

Face à la pression politique, 31 des plus grandes entreprises européennes ont publié cette semaine leurs objectifs pour augmenter le nombre de femmes à des postes clés et établi une liste de candidates pour ces postes.

Carlo Bozotti, le PDG de STMicroelectronics et directeur du groupe de travail de la Table ronde des industriels européens (ERT), a déclaré que les entreprises auraient de toute façon appliqué ces mesures, même si Mme Reding n'avait pas mené cette évaluation.

Sous la houlette de l'ERT (qui inclut de grandes entreprises comme BASF, Philips ou Telefónica), certaines de ces entreprises prévoient de collaborer avec trois agences de recrutement de cadres (Egon Zehnder, Russell Reynolds et Spencer Stuart), afin de créer un réseau de femmes qui pourraient devenir membres de conseils d'administration.

Cette initiative de dernière minute laisse entendre que la Commission serait bel et bien en train de préparer des mesures plus contraignantes qu'une simple recommandation.

Réactions: 

« L'été dernier, le Parlement européen a appelé la vice-présidente Reding à proposer une réglementation européenne comprenant des quotas en 2012 si les efforts des entreprises et des États membres étaient jugés insuffisants. Il est temps de faire le point sur les progrès accomplis », a déclaré l'eurodéputée Marije Cornelissen, l'un des rapporteurs fictifs pour le rapport du Parlement européen « Les femmes et la direction des entreprises ». 

« Je souhaite qu'elle tienne sa parole et qu'elle prenne en compte l'avis du Parlement européen. Le temps n'est plus à l'autoréglementation. Si elle ne suffit pas, il faut imposer des mesures contraignantes. Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre encore 50 ans avant que les femmes et les hommes soient sur un pied d'égalité à la direction des entreprises », a-t-elle expliqué.

« Il est regrettable qu'en Europe, où l'égalité entre les sexes devrait être une réalité, nous assistions encore à une représentation en deçà de 3 % des femmes dans le conseil d'administration des plus grandes entreprises européennes. Les Institutions européennes devraient donner l'exemple plutôt que de confirmer un stéréotype. La Commission devrait proposer des moyens afin de garantir un équilibre plus juste entre les sexes, tel que promis par la commissaire Reding, il y a un an. », a déclaré l'eurodéputé suédois Olle Schimdt en référence à la direction de la Banque centrale européenne.

Claire Godding, responsable de la diversité chez BNP Paribas Fortis, a déclaré : « Les quotas peuvent modifier rapidement la composition des conseils d'administration. Cependant, le monde des entreprises doit subir des changements profonds et garantir qu'en plus d'atteindre la parité à tous les niveaux, les prochaines générations de directeurs trouveront un équilibre entre travail et vie privée et parviendront à une répartition harmonieuse des compétences entre les hommes et les femmes. Les femmes peuvent participer à cette transition. Les dirigeantes de demain n'auront pas à mener les vies des dirigeants d'aujourd'hui. Elles peuvent participer à la création de nouvelles règles qui bénéficieront aux hommes et aux femmes. »

Sabine de Bethune, la présidente du sénat belge, a quant à elle déclaré : « Les femmes ne devraient pas être gênées, et les hommes ne devraient pas être offensés par cette réglementation sur les quotas. Ceux-ci sont des moyens légitimes d'assurer une représentation égale des femmes et des hommes dans la société. »

Prochaines étapes: 
  • 5 mars : la Commission européenne devrait publier son rapport d'étape sur les femmes et les postes de direction.
Liens externes: 
Publicité