La croissance verte est-elle possible ?

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ÉDITION SPÉCIALE / L’emploi dans les technologies propres en vue d’accélérer la croissance verte est tout à fait logique pour des décideurs politiques progressistes, les ONG et les entreprises. Ces idées sont au cœur de l’initiative de l’ONU « Énergie durable pour tous » (SE4ALL). Certains économistes, professeurs d’université et spécialistes de l’environnement mettent de plus en plus en doute cette hypothèse.

Des groupes de pression d'entreprises opposés aux mesures en faveur du climat ont souvent formulés des critiques à l'encontre de la « croissance verte ». Des défenseurs de l'environnement et des socialistes ont également affirmé qu'une croissance infinie était impossible dans un monde naturel fini.

Un fonctionnaire de l'UE a déclaré à EurActiv sous couvert de l'anonymat que l'atteinte des réductions d'émissions nécessaire afin de contenir le réchauffement de la planète à 2 °C, l'objectif de l'ONU, tout en maintenant la croissance était une notion « bizarre ».

« Si vous voulez une croissance exponentielle, au sens auquel nous la définissions, [c'est-à-dire] une hausse annuelle, et que vous la projetez dans l’avenir, vous avez alors un écart incroyable entre l'augmentation de la production économique totale et le déclin des émissions totales sur lesquelles vous comptez », a-t-il expliqué.

Plusieurs climatologues considèrent en effet que l'objectif de 2 degrés est voué à l'échec.

Le mois dernier, un rapport de la fondation écologique allemande Heinrich Böll a indiqué que des économies d'énergie accrues augmentaient la productivité et dégageaient des gains en revenus, mais que ces derniers favorisaient également la demande.

Étant donné que cette demande se heurtera à un réseau qui utilise encore principalement du carbone, le rapport « Green Growth Unravelled » soutient que l'« erreur fatale » de ce genre de croissance verte est que ses « effets de rebond » augmenteront les émissions de CO2.

L’amélioration de l'efficacité carburant des avions, par exemple, pourrait diminuer les prix des vols et inciter les gens à partir en vacances vers des destinations lointaines.

13 types de rebond

L'étude de la fondation Böll envisage 13 types différends de rebond (financier, matériel, psychologique, etc.) et conclut que « des améliorations de l'efficacité énergétique dans un système économique produiront en moyenne la moitié des économies potentielles en théorie » et moins dans certains cas.

Les normes d'efficacité pour les appareils ou les procédures de production présentent le potentiel de rebond le plus important, alors que les écotaxes rapportent le moins, selon cette étude.

De nombreux défenseurs de l'environnement critiquent toutefois la théorie du rebond. Ils soutiennent que ses effets sont négligeables, souvent positifs et qu’ils déclinent avec le temps.

Dans la pratique, les détracteurs de la croissance verte sabotent le « seul terrain de jeu », ne fût-ce qu'en raison de la décision stratégique de 2009 du gouvernement de Barack Obama visant à dédramatiser les déclarations sur le changement climatique en faveur d'un plaidoyer sur les emplois « verts ».

« Alors que le monde traverse une récession économique, un marché de l'énergie efficace peut favoriser le redressement des pays les plus riches et la croissance des pays en développement, en autorisant l'accès difficile aux biens et services qu'ils ne pouvaient pas avoir avant », a déclaré à EurActiv Marina Migliorato, la chef de responsabilité sociale du géant italien de l'énergie, ENEL.

Accès universel à l'énergie

Des économistes éminents ont indiqué que l'objectif de SE4ALL qui vise à fournir un accès universel à l'énergie à 1,3 milliard de personnes d'ici 2030 ne devrait pas augmenter énormément les émissions de carbone.

Le rapport « World Energy Outlook », publié par l'Agence internationale de l'énergie (AIE) en 2011, indique qu'en raison du faible niveau de consommation énergétique par habitant dans les pays en développement et la proportion relativement élevée d'énergie renouvelable impliquée, la hausse des émissions totales serait limitée.

L'AIE a estimé que l'objectif de l'ONU nécessiterait 220 GW d'électricité supplémentaire, ce qui augmenterait les émissions mondiales de CO2 de quelque 239 millions de tonnes de CO2 en 2030.

« La plus grande proportion d'émissions ne vient pas d'Afrique, mais de nous », a déclaré à EurActiv Christophe Yvetot, le représentant de l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI).

Selon les prévisions de l'AIE sur le programme SE4ALL, 45 % de l'électricité supplémentaire serait produite et fournie grâce aux réseaux nationaux existants et 36 % grâce à des mini réseaux. Environ 60 % de ce total proviendrait de ressources de carburant fossile, principalement du charbon. Des incitations seraient donc offertes afin d'aider les économies émergentes à utiliser des sources d'énergie renouvelable d’origine locale, a indiqué M. Yvetot.

Des solutions photovoltaïques non connectés au réseau en milieu rural, tels que des systèmes de panneaux, peuvent produire de l'électricité en journée, sans augmenter les émissions de carbone. Elles permettraient de réaliser 20 % de l'objectif total du programme SE4ALL, selon l'AIE.

« Nous pouvons peut-être aider les plus pauvres des pauvres à devenir verts », a déclaré M. Yvetot. « Dans tous les cas, ils ne pourront pas le faire [eux-mêmes], donc dans le même temps, ceux qui polluent plus devraient effectuer les changements structurels afin d'avancer vers des industries sans carbone. »

« Conséquences apocalyptiques ? »

Ulrich Hoffmann, un économiste haut placé de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), a toutefois déclaré à EurActiv que conformément à ces prévisions, l'augmentation des émissions serait supérieure à 20 %.

Selon lui, la croissance du PIB par habitant et le passage de la population mondiale de 7 à 9 milliards d'ici 2050 ne permettraient pas de dissocier la croissance des émissions de CO2.

« Avec du recul, l'arithmétique de la croissance ne suggère pas qu'il [y ait déjà eu] des cas de découplage semblable en termes absolus », a-t-il ajouté en sa capacité personnelle.

Le monde est confronté à un défi immense étant donné que les gains annuels d'efficacité entre 0,7 et 1 % ces 25 dernières années devront être décuplé tous les ans jusqu'en 2050 afin de contenir le réchauffement de la planète à 2 °C, a expliqué M. Hoffmann.

D'un point de vue purement arithmétique, le bricolage technologique ne peut pas fonctionner, a-t-il ajouté. « J'ai peur de dire que si les tendances sont toujours aussi intenses, nous envisageons un changement climatique entre 4 et 6 degrés, ce qui aurait des conséquences apocalyptiques, et ceux qui y contribuent le moins seront les premiers à les subir. »

Des entreprises qui ont commencé à abandonner les investissements dans le carburant fossile, comme Shell, soulignent le potentiel des investissements dans les pays en développement afin de sortir la population de la pauvreté.

« Au cours des 20 prochaines années, la croissance de la demande ne viendra pas d'Europe, mais de la population mondiale qui passera de sept à neuf milliards. Trois milliards supplémentaires sortiront de la pauvreté et entreront dans la classe moyenne », a déclaré à EurActiv Dick Benschop, le vice-président des marchés du gaz aux Pays-Bas pour Shell.

« Je la décris comme l'exigence morale d'énergie », a-t-il ajouté. « Nous devons favoriser la croissance avec des énergies propres de sorte que les gens puissent lire le soir, s'instruire loin de la cuisine au biogaz, acheter leur première moto, un réfrigérateur et tout [le reste]. C'est là que se trouve la demande. »

« Pas précisément un obstacle »

Kandeh Yumkella, le directeur général de SE4ALL et de l'ONUDI, a reconnu le problème du rebond en 2011 lorsqu'il a signé un rapport de l'ONUDI sur l'efficacité énergétique.

Ce document reprend les différents rebonds des politiques d'économie d'énergie qui « doivent être pris au sérieux », mais indique qu'ils ne constituent « pas précisément un obstacle » à l'adoption.

« Les effets de rebond peuvent être atténués en augmentant progressivement les taxes sur le carbone et l'énergie ou en imposant un système de plafonnement et d’échange de plus en plus strict », peut-on lire dans ce document.

Le problème est qu'il pourrait s'agir précisément du genre de mesures qui se heurtent à l'opposition politique la plus forte et qui sont donc les moins susceptibles d'être intégrées dans les initiatives sur le climat.

Les documents de SE4ALL et de l'ONUDI indiquent que les efforts en matière d'efficacité énergétique ne permettront pas à eux seuls de réduire les émissions. Les analystes et les décideurs politiques doivent tenir à l'oeil les rebonds éventuels.

Prochaines étapes: 
  • 2030 : date butoir des objectifs de l'ONU pour SE4ALL
Liens externes: 
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