L'initiative Transgreen, lancée par la France, et le projet allemand Desertec, sont-ils en concurrence?

Ces deux initatives sont complémentaires. Désertec est un consortium industriel, tandis que Transgreen est un projet poussé par la France qui se concentre sur les interconnexions et le réseau. Par définition, produire plusieurs centaines de mégawatts nécessite de pouvoir transporter l'électricité fabriquée et donc de développer les interconnexions. La question des interconnexions en Afrique se pose indépendamment des exportations d’électricité du nord de ce continent vers l'Europe.

Il est vrai que l’on trouve davantage de surfaces disponibles dans les déserts qu’ailleurs. Par ailleurs, les coûts de l’énergie renouvelable sont encore un peu plus élevés que l'énergie conventionnelle. Peut-être que quelques subventions européennes pourraient aider des projets de ce type. Mais pour l’instant, je ne crois pas qu’un projet d’énergie renouvelable puisse se développer uniquement dans une perspective d’exportation. L’énergie doit d’abord revenir aux pays qui en ont besoin et la produisent.

Les interconnexions entre le Maghreb et le Machrek sont très difficiles. Quant à celle qui traverse la Lybie, elle est très problématique et doit être renforcée, tout comme celle formée par la Syrie, la Jordanie et l’Egypte. Enfin, l’interconnexion via la Turquie et la Bulgarie est encore en phase de test. A terme, il faudrait que ces réseaux soient plus interconnectés. 

L’Europe fait-elle suffisamment d’efforts pour produire des énergies renouvelables (ENR)? 

Il faut toujours se rappeler d’où l’on vient. A une époque, la directive sur les renouvelables n’était pas contraignante et celle sur les biocarburants ne contenait que des recommandations.

Mais en 2007, sous présidence allemande, les Etats ont fait un saut majeur. Le Royaume-Uni doit passer de 2 à 15% d’énergie renouvelable dans son mix énergétique. La France a un objectif de 23%, l’Espagne de 20%, la Suède de quasiment 50%. La part d’ENR doit augmenter de 10% en moyenne en Europe, qui a été la première à aller dans cette voie, avant d’être suivie par la Chine, l’Australie et d’autres.

Je ne crois pas que nous nous arrêterons là. Mais atteignons d’abord l’objectif de 20%, et regardons les problèmes auxquels nous serons confrontés. Il faut par exemple intégrer l’offshore des mers du nord en Europe et introduire une dose de flexibilité pour les pays en difficulté. Je pense notamment au Luxembourg qui n’a quasiment aucun potentiel puisqu'il est enclavé. 

Bien sûr, il faudra sans doute franchir une étape supplémentaire. La Commission proposera sûrement d’aller plus loin au-delà de 2020.

Au-delà des objectifs de capacité de production, le problème n’est-il pas de relier les ENR au réseau? 

C’est un enjeu majeur qui dépend de l’endroit où vous vous trouvez, de la capacité, et du type de capacité dont il s’agit. En général, plus les interconnexions sont solides, plus il est facile d’intégrer les énergies renouvelables, et éventuellement de coupler les sources d’ENR entre elles. Cela suppose de rendre le réseau beaucoup plus intelligent. 

Mais nous allons prochainement changer d’échelle. Lors du passage massif à la voiture électrique, qui ne va pas tarder, les capacités de stockage seront démultipliées dans des proportions faramineuses. Si la France disposait de 35 millions de voitures électriques, sa capacité de stockage serait l'équivalent de plusieurs fois le parc nucléaire français. 

Et si l’on couple ces véhicules aux smart grids, une voiture pourra injecter de l’électricité sur le réseau et en reprendre. Elle deviendra un acteur dans un système plus global. Chaque foyer sera à la fois un producteur d’électricité et un consommateur.

Les voitures électriques vont faciliter l’intégration des énergies renouvelables dans le réseau. Bien sûr, il faudra certainement renforcer le réseau, et créer des centres de contrôle ad hoc . 

Plus les différentes unités de production d’une même source d’énergie renouvelable sont intégrées, plus la variabilité est limitée. Autrement dit, il vaut mieux avoir 20 fermes éoliennes qu’une seule. 

Selon une étude californienne, en 2020, cet Etat américain pourrait tirer 100% de son énergie du renouvelable. Elle affirme que la «consommation de base» peut très bien être satisfaite grâce au couplage de différentes sources d’énergie renouvelable. Concernant la «consommation de pointe», on peut par exemple avoir recours au photovoltaïque ou à l’énergie d’hydroélectrique.

C’est révolutionnaire, car aujourd’hui, beaucoup sont persuadés que de grosses unités centralisées sont nécessaires pour la consommation de base.

La construction d'éoliennes ou de lignes à très haute tension suscite en France des oppositions de la population. Comment percevez-vous ces débats?

La résistance aux éoliennes est un problème français. Elles sont par exemple très bien acceptées en Allemagne du Nord. Quand vous changez de pays, les opinions publiques, et donc la tolérance, sont différentes.

En revanche, les lignes électriques constituent un vrai sujet. Il a fallu 20 ans pour avancer sur la très haute tension française. Une solution quasiment parfaite sur un plan environnemental a été trouvée, mais cela n'a pas été facile.  

Il ne faut pas sous-estimer les difficultés et croire que l’on peut construire des lignes facilement, sans soulever aucune opposition de la part de la population ou des gouvernements locaux. Si jamais la résistance devait s’accroître, il faudrait se demander si un usage décentralisé des ENR n’est pas plus facile à accepter. En effet, mettre des panneaux sur un toît ne pose aucun problème aux gens. Le problème est ensuite de relier l'énergie au réseau.

Mais construire un champ d’éoliennes nécessite non seulement de l’intégrer au réseau, mais aussi de construire des lignes nouvelles.

Vous avez fêté, il y a quelques semaines, le premier anniversaire de l’Irena. Quel bilan dressez-vous?

Le traité fondateur de l’Agence entre en vigueur le 8 juillet. Nous avons battu tous les records, puisque nous sommes à 29 ratifications. 25 étaient nécessaires pour que le traité entre effectivement en vigueur. 

Le nombre de personnes travaillant à l’Irena est passé de une à 38, dont 50% de femmes. 23 nationalités sont représentées. 

Nous avons commencé des travaux concrets. Quelques jours après mon installation, les dirigeants des îles Tonga nous ont appelés pour que nous les aidions à établir une feuille de route pour diminuer leur dépendance au diesel. Il y a quinze jours à Abu Dhabi, nous avons signé cette feuille de route. A terme, il est probable que l’Irena travaillera sur un programme pour les petits Etats insulaires afin de les aider à accroître la part d’énergie renouvelable dans leur mix énergétique. Ce sont en général des pays qui disposent de très bonnes ressources, comme le soleil.