La relation franco-allemande est une machine à créer de l’entente

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Soumise à d'intenses pressions depuis le début de la crise de la zone euro, la relation franco-allemande a malgré tout encore de beaux jours devant elle, estime le directeur du bureau de Paris du Conseil européen des relations étrangères.

Certains observateurs estiment que la relation franco-allemande est avant tout un mariage forcé, notamment sous la pression des Américains, entre deux pays aux arrières-pensées divergentes. Partagez-vous ce point de vue?

Je vois dans ce genre d'analyses une tentative un peu artificielle de rajouter du piment à une histoire qui peut paraître fade à force d’être racontée. Le Traité de l’Elysée est avant tout l'aboutissement de la volonté réelle de deux hommes, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, de rapprocher leurs pays. Deux hommes qui ont connu les deux conflits mondiaux et qui y ont été marqués par ce demi-siècle de catastrophes européennes.

Leur objectif était réellement une refonte profonde des relations entre Paris et Berlin dans un cadre européen.

Cette démarche s’inscrivait bien évidemment aussi dans un cadre atlantique, car il ne faut pas oublier le contexte de l’époque. Pour l’Allemagne du chancelier Adenauer, les Etats-Unis étaient un point de référence et un garant de pérennité démocratique face à la menace soviétique.

Des divergences importantes existaient, bien sûr! Mais elles n'étaient pas essentielles.

50 ans après, ce traité peut-il être considéré comme un succès ?

Plein et franc. Cinq décennies plus tard, les échanges entre citoyens et le tissu de relations se sont développés pour devenir denses et riches. L'amitié franco-allemande est un fait politique acquis et aujourd'hui l'un des piliers de l'Union européenne, alors qu’à l’époque, le souvenir de la guerre était toujours présent.

Pourtant, en 1970, 36% des écoliers français apprenaient l’allemand, ils ne sont plus que 15% aujourd’hui…

Qu’un tiers des élèves apprenne l’allemand en 1970 était en soi déjà un succès, 25 ans après l’Occupation.

Le recul de ce chiffre en 2013 est regrettable. L'apprentissage du français baisse aussi en Allemagne. Dans le monde actuel, l’anglais est clairement devenu la langue véhiculaire européenne et globale, privilégiée naturellement par l'immense majorité des écoliers. C’est un fait à prendre en compte, en dehors de la relation franco-allemande.

Les hommes politiques aiment mettre en avant l’amitié franco-allemande dans leurs discours. Mais, en pratique, connaissent-ils le pays de l’autre ?

Les classes politiques se connaissent mal. Après la Deuxième guerre mondiale, un nombre significatif d'acteurs engagés ont véritablement tenté de comprendre la dynamique de l’autre. De nos jours, seule une infime partie des personnes qui participent à la vie publique des deux pays cherchent à faire la même chose.

Mais là encore, il faut regarder le contexte général. Dans une Europe à 27 pays, l’attention est nécessairement beaucoup plus dispersée. Il faut prendre en compte le fait qu’un acteur politique ou économique doit aussi suivre ce qui se passe en Amérique du Nord, en Chine, au Brésil, en Russie, en Inde…La conséquence est mécanique et la même pour tout le monde : il reste moins de temps et de disponibilité pour connaître les voisins immédiats.

Pendant la guerre froide les rôles semblaient bien répartis : la puissance politique et militaire à la France, la puissance économique à l’Allemagne. Cet équilibre est-il rompu aujourd'hui?

Dans le détail, la réalité de l’Europe est bien plus complexe. L’organisation de la Commission européenne, l'existence d'un cabinet au service d'un commissaire, tout cela est proche du modèle français. La politique agricole commune est elle aussi est d'inspiration plus française. 

A l’inverse, la politique de la concurrence a toujours été plutôt germanique dans son esprit. L'idéologie qui sous-tend le marché unique est quant à elle avant tout le fruit d'un compromis britannico-allemand auquel la France s'est ralliée.

Aujourd'hui, on répète à tout va que l’Allemagne aurait imposé sa vision de la crise de la zone euro, avec l’austérité comme principal remède. Il y a là une part de vérité : Berlin a essayé de forcer la main aux autres jusqu’à la fin de l'année 2011.

Mais, depuis 2012, et 2013 devrait se poursuivre dans ce sens, c'est plus nuancé. Les décisions prises en particulier par la Banque centrale européenne de racheter de la dette sur les marchés, si nécessaire, ne correspondent pas du tout à l'orthodoxie germanique.

On voit bien que la Bundesbank combat ces idées, mais ne peut les empêcher. La BCE, et ce n'est pas rien, se rapproche petit à petit du modèle voulu par la France.

Il n’y a pas, selon vous, de perte d’influence française au profit de l’Allemagne ?

L’Allemagne est clairement capable d’actionner plus de leviers que la France aujourd'hui. Mais cela ne signifie pas que Paris n'en a aucun et que Berlin s’impose partout, loin de là.

La France souhaite d’abord une intégration de projets avant toute nouvelle intégration politique. L'Allemagne veut l’inverse. Quelle est la vision commune pour l’avenir de l’UE ?

Ce type de divergence franco-allemande existe depuis le début de l'aventure européenne. Les deux pays n’ont quasiment jamais été d’accord spontanément. D’ailleurs, dès le lendemain de la signature du Traité de l’Elysée, le Bundestag s’est empressé d’y ajouter une déclaration unilatérale, réaffirmant sa fidélité à l’alliance atlantique.

Prenez le traité de Maastricht ou de Nice, prenez les mesures de sauvetage de la zone euro : les grandes décisions s'obtiennent presque toujours dans la douleur. Ces dernières décennies, les périodes de tensions ont été fortes. Mais elles n’ont jamais été assez importantes pour détruire l’essentiel : la relation franco-allemande reste une machine à créer de l’entente fondatrice après des désaccords fondamentaux.

Sur l’union bancaire, par exemple, les deux pays se sont effectivement fortement disputés. Mais, au dernier sommet, un scénario très classique s'est produit : un accord franco-allemand a précédé un accord général.

Lors de la période dite « Merkozy », les divergences étaient souvent volontairement mises en sourdine par l’Elysée, alors qu’elles continuaient d'exister.

A l’inverse, avec l’arrivée de François Hollande, elles sont volontairement mises en avant côté français pour des raisons de politique intérieure : permettre au président de se poser en leader de gauche. Mais, sur le fond, le couple franco-allemand continue d'opérer.

Pour le moment, Merkel est plus prudente. Mais, si sa campagne électorale [ndlr : des élections législatives auront lieu en septembre 2013] le nécessitait, elle pourrait faire de même.

Le sommet européen de décembre et le rejet du plan d’intégration d’Herman Van Rompuy ont cependant bien montré qu’il existe un consensus assez général pour reporter toute nouvelle grande réforme.

Un nouveau traité de l’Elysée aurait-il été un beau symbole pour cet anniversaire ?

Je pense que cela n’aurait pas servi à grand-chose. Aller plus loin que le Traité et tous les ajouts effectués depuis 1963 est difficile. Il serait plus intéressant de mettre en application ce qui a été précédemment décidé, comme, par exemple, avancer vers un rapprochement de la fiscalité des entreprises.

Ces sujets sont à la fois tellement sensibles et tellement techniques que les experts qui travaillent dessus ne peuvent aboutir sans pression et décision politique fortes.

Après 50 ans, l’Europe peut-elle se passer du couple franco-allemand ?

Lors du grand élargissement de 2004, certains ont enterré le couple franco-allemand. L'histoire a montré depuis qu’il était toujours bien vivant.

Le couple reste en particulier fondateur et incontournable pour tout ce qui touche à la monnaie unique, et il le restera très longtemps. La France et l’Allemagne sont la clé de voute du système européen tant que l’Europe n'est pas réellement fédérale, ce qui n’arrivera pas avant plusieurs décennies.

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