L'élection italienne se joue après le vote

  

Les élections législatives des 24 et 25 février débouchent sur un jeu politique déstructuré. Une « majorité provisoire » pourrait émerger avant le changement de loi électorale.

A l'issue du scrutin, le Sénat est sans majorité et aucune coalition spontanée ne se dégage. Quelles alliances peut-on imaginer ?

Le mot de "gouvernabilité" va être sur toutes les lèvres, y compris pour justifier les alliances les plus improbables.

Pier Luigi Bersani (chef du parti démocrate de centre gauche, ndlr) va avoir du mal à former une coalition. Ce sera difficilement pensable avec Silvio Berlusconi, comme avec les membres des 5 étoiles (le parti de Beppe Grillo, ndlr), même si Bersani commençait à l'envisager pendant la semaine précédant l'élection.

Les 150 parlementaires des listes de Beppe Grillo sont très différents en termes de trajectoire sociale. Ils n'ont pas le même âge, pas les mêmes professions, n'ont jamais appartenu à un parti politique... Seront-ils sensibles aux arguments des autres partis ? Pour le moment, ce groupe politique existe sur le papier, reste à voir comment il agit collectivement.

Quelles sont les prochaines étapes ?

L'élection se joue après le vote et les discussions peuvent durer très longtemps. Pendant deux ou trois mois, Mario Monti peut s'occuper des affaires courantes, ce qui donnera lieu à une situation assez chaotique.

Je pense qu'il y aura une législature courte d’environ un an, avec une majorité improbable, conçue comme provisoire, dont l'un des principaux objectifs sera de rassurer Bruxelles et les marchés. Puis une nouvelle loi électorale de type majoritaire devra être votée.

L'élection du président de la République - voire de la présidente puisque l'on parle d'une femme - sera un vrai enjeu. En période d'incertitude institutionnelle, son poids est beaucoup plus important car il nomme le premier ministre et doit donner son accord sur la liste des ministres. Son élection par les 1000 grands électeurs peut donner lieu à un jeu parlementaire complexe. Il peut y avoir jusqu'à vingt tours de scrutin.

Les listes emmenées par Mario Monti atteignent péniblement 10%. Il était surtout encensé par une élite politique et économique ?

Tout à fait. En Italie, on associe souvent Mario Monti à l'expression "i poteri forti", les pouvoirs forts, à cause de tous les réseaux auxquels il appartient : les multinationales pour lesquelles il a travaillé, les agences de notation… Il n'avait aucune base partisane.

Certains politiques chevronnés comme Gianfranco Fini (ex-ministre de Berlusconi, ndlr) et Pier Ferdinando Casini se sont convaincus de miser sur lui.

Ils ont cru qu'ils pourraient faire bonne impression en se mettant à ses côtés tout en barrant la route à Silvio Berlusconi, mais ils se sont auto-intoxiqués. Pendant la campagne, Mario Monti s'est montré très mal à l'aise. Il était raide, ce n'est pas un meneur de foules. Tous les gens qui ont tourné le dos à Berlusconi pour rallier Monti, se retrouvent aujourd'hui condamnés politiquement.

Comment expliquer ce retour frappant de Silvio Berlusconi ?

Il réussit le tour de force de rendre Mario Monti responsable de la mauvaise situation économique de l'Italie, alors que lui-même a gouverné entre 2001 et 2011. C'est un exploit d'être parvenu à le faire oublier.

Il y a un an, il était encore très affaibli, après s'être fait évincer du gouvernement. Il y a 3 mois, il annonçait son retrait de la vie politique. S'il n'avait pas fait alliance avec la ligue du Nord, il était fini. Celle-ci en a profité pour poser ses conditions et obtenir que son candidat se présente à la présidence de la Lombardie.

Ses condamnations pour évasion fiscale, les affaires de moeurs ou encore les malversations de Fininvest dont il est propriétaire ne sont pas des obstacles pour les Italiens ?

Silvio Berlusconi a promis aux Italiens d'annuler l'impôt foncier instauré par Mario Monti. Or, 80% des familles sont propriétaires de leur logement.

Dans un pays où le PIB a reculé de plus de 10% depuis 2008 et où de très nombreux commerces ont fermé, les électeurs peuvent faire usage de leur vote pour se débarrasser de la politique de rigueur, sans pour autant se faire d'illusions sur Berlusconi.

L'ascension fulgurante du comédien Beppe Grillo a profondément marqué le scrutin. La percée d'un tel profil est-elle inédite en Italie ?

Il y a eu un précédent en 1947, avec l'équivalent des poujadistes, qui se présentaient comme des "hommes quelconques". Ils avaient obtenu beaucoup de voix, puis le parti s'était effondré.

Mais Beppe Grillo n'est pas le satiriste sorti de nulle part que l'on présente en France. Il y a déjà 25 ans, il était censuré par la RAI qui le trouvait trop dérangeant. En 2006, son blog était le plus consulté en Italie. Il a également été cité comme témoin dans le scandale Parmalat.

Le score qu'il fait est au-delà de toute espérance, surtout au Sénat, où les électeurs sont moins jeunes puisqu'il faut avoir plus de 25 ans pour voter. Certains signes avant-coureurs étaient perceptibles comme ses meetings bondés à Milan et à Rome, malgré le manque de moyens médiatiques, puisqu'il se refuse d'utiliser les chaînes de télévision. Je pense que le taux d'abstention aurait été plus élevé sans les listes de Grillo.

Pier Luigi Bersani pourrait-il être un allié de confiance pour François Hollande ?

Oui. Le parti démocrate est formé d'une partie des héritiers du Parti communiste et d'une grande partie de l'ex-aile gauche des démocrates chrétiens. Bersani vient de l'appareil communiste d'Emilia Romagna et il appartient à l'internationale socialiste.

Les deux hommes ont comme un sentiment de parenté. Bersani a beaucoup joué sur son profil méritocratique. Mario Monti s'est d'ailleurs moqué de lui en soulignant son absence de profil international.

A-t-il les moyens de mener une politique moins impopulaire que celle de Mario Monti ?

Ce sera difficile, il pourra tenter de s'appuyer un peu plus sur les syndicats pour faire passer ses réformes. Mais les politiques d'austérité risquent de poser des dilemmes à tout le monde, y compris au sein du parti démocrate qui se retrouvera déchiré alors qu'il est censé être assez pro-européen depuis 30 ans.

Ces élections italiennes ont-elles creusé un fossé inédit entre l'Italie et l'UE ?

C'est fort possible. L'Europe était l'un des grands slogans de la démocratie chrétienne qui s'était organisée à l'échelle européenne. Dans les années 80, tout le monde était assez europhile en Italie, même le parti communiste. S'afficher publiquement contre l'Europe était le fait d'une minorité.

Mais le processus s'est inversé depuis une dizaine d'années. Beppe Grillo demande un référendum sur l'euro. Berlusconi a menacé d'abandonner la monnaie unique (si les taux ne baissent pas et si la BCE n'intervient pas sur les marchés secondaires, ndlr). Or, ce sont ces deux candidats qui ont le plus progressé ces derniers mois.

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