La France et l'Allemagne, une complémentarité conflictuelle

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La relation bilatérale la plus active d’Europe ne résiste pas à la réalité : les deux pays ont une lecture différente de la crise et leur embarras sur l’Union européenne de demain est patent.

« Routinière », « éternelle », « déséquilibrée », « non exclusive »… La litanie d’adjectifs qualifiant la relation franco-allemande se renouvelle, mais ses fondamentaux restent inchangés. Entre les deux pays, pas de génie spontané qui aurait conduit le tandem à une lecture concordante de la crise et des remèdes à apporter.

« Les Allemands ont une autre culture économique, qui pèse davantage que le jeu partisan entre la gauche et la droite », souligne Claire Demesmay, chercheuse au Conseil des relations étrangères DGAP, un think tank allemand. Et pour cause, ce sont bien les chanceliers sociaux-démocrates, Helmut Schmidt au lendemain du second choc pétrolier et Gerhard Schröder dès la fin des années 1990, qui mettent en place des politiques d’austérité.

Divergence sur les grands dossiers

A cette époque, l’Allemagne opte pour « une politique de soutien de l’offre favorable à l’investissement industriel tout en maîtrisant les coûts du travail au détriment des salaires réels », retrace Jean-Marc Trouille*, spécialiste de l’intégration européenne à l’Université de Bradford. La France poursuit de son côté « une politique de la demande visant à stimuler la croissance par la consommation et les services tout en donnant la priorité au revenu ».

Ces différences de doctrine ont naturellement influencé l’analyse faite par Paris et Berlin de la débâcle économique au sein de la zone euro. Crise de l’endettement pour l’Allemagne, crise des marchés financiers pour la France. Cure d’amaigrissement des dépenses publiques prônée par l’une, souci des investissements de croissance défendu par l’autre.

Avec, à la clé, une divergence à peu près systématique sur tous les grands dossiers économiques du moment (voir tableau) : recapitalisation directe et rétroactive des banques espagnoles et irlandaises, rachats de dette par la BCE, eurobonds, supervision bancaire, résolution des faillites bancaires, garantie européenne des dépôts, budget 2014-2020, budget de la zone euro, affectation de la taxe sur les transactions financières, réciprocité des marchés publics etc.

Asymétrie des opinions franco-allemandes

Conséquence logique, la notion de solidarité, pourtant au cœur des outils anti-crise de la zone euro, n’a pas la même résonance des deux côtés du Rhin. François Hollande s’en sert pour projeter à son opinion l’image d’une Europe qui ne se limite pas à une maison de redressement budgétaire. Pendant qu’en Allemagne, les députés du Bundestag débattent ardemment de la légitimité voire de la  légalité des aides à la Grèce.

En Europe, la solidarité consisterait à mener une politique « anti-inflationniste et anti-endettement », car celle-ci « joue en faveur des classes populaires », estime le député CDU Andreas Schokenhoff, chargé du groupe d'amitié France-Allemagne.

Il y a une « asymétrie » des opinions franco-allemandes, reconnaît Claire Demesmay. Outre-Rhin, « les citoyens sont plus mobilisés sur la crise de la dette et les mécanismes en place ». Au contraire des Français, réputés plus « romantiques » : « C’est l’Etat qui paye, les citoyens ne se sentent pas directement concernés, il y a comme une irrationalité de la dépense publique. »

50 ans après le Traité de l’Elysée, la France et l’Allemagne disposent du réseau bilatéral le plus riche d’Europe (conseil des ministres franco-allemands, conseil économique et financier commun, échanges de diplomates, contacts parlementaires, secteur éducatif…) mais restent accrochées à leur propre logiciel intellectuel.

Le système n’est pourtant pas grippé puisque les deux parties passent sans arrêt de la divergence au compromis, alchimie qui n’opèrerait pas sans une réelle volonté politique. « Les positions de la France et de l’Allemagne sont à l’image de leur géographie, commente un diplomate. Les deux pays se touchent, mais pas trop. Leurs points de vue créent donc un effet d’entraînement, car ils sont représentatifs du reste de l’Europe. »

Le pragmatisme avant toute chose

Ironiquement, Paris et Berlin se rapprochent sans trop s’escrimer sur l’intégration institutionnelle. Champ de bataille longtemps marqué par l'empreinte gaulliste, il est aujourd’hui celui « où les divergences sont les moins prononcées », observe  Hans Stark, chercheur à l’Institut français en relations internationales. « La vision caricaturale selon laquelle l’Allemagne serait post-nationale, pro-fédéraliste d’un côté et la France frileuse, étatiste et souverainiste de l'autre n’a plus de raison d’être ».

Aujourd’hui, la recette commune a pour ingrédient principal le pragmatisme, refuge confortable pour ne pas froisser les opinions publiques peu disposées au fédéralisme. L’époque où le couple Valéry Giscard d’Estaing - Helmut Schmidt instiguait l’utopie, pourtant impopulaire, d’un système monétaire européen, est bel et bien révolue. 

« Ce manque de projection n’est pas propre au moteur franco-allemand », tient à nuancer la députée socialiste Estelle Grelier, il existe partout à l’échelle de l’UE. Dont acte. « L’Allemagne est passée au mode de l’intergouvernemental. En cela, c’est elle qui connaît le plus grand revirement », relève Hélène Miard-Delacroix, historienne spécialiste de l’Allemagne. Au point que l’on assisterait, toutes proportions gardées, à une « présidentialisation » de la chancelière.

 

Domaines Position de la France Position de l'Allemagne
Supervision bancaire Contrôle de la BCE sur toutes les banques Exclusion des banques locales
Résolution des faillites bancaires et garantie des dépôts Favorable à la mutualisation  Défavorable à la mutualisation
Budget de la zone euro Favorable à un budget ambitieux pour absorber les chocs asymétriques voire un système européen d'assurance-chômage Favorable à un fonds limité à 10 ou 20 milliards d'euros
Budget pluriannuel 2014-2020 Réclame une augmentation de la PAC et des fonds régionaux pour les territoires en transition Réclame une baisse de 30 milliards d'euros par rapport aux propositions d'Herman Van Rompuy
Contrats de compétitivité Doivent inclure des dispositions en faveur de la croissance Doivent reposer sur des réformes structurelles (flexibilité du marché de l'emploi, baisse du coût du travail...)
Recapitalisation directe des banques Favorable à une recapitalisation directe des banques espagnoles et irlandaises dès 2013 et avec effet rétroactif Réclame des conditions supplémentaires et s'oppose à la rétroactivité
Eurobonds Favorable à une mutualisation, au moins partielle, des dettes souveraines Opposée
Rachats de dette Considère que le rachat de dette par la BCE fait partie des outils de solidarité Souhaite que les rachats soient très strictement conditionnés. Redoute qu'ils découragent l'effort de réforme des Etats
Affectation de la taxe sur les transactions financières Affectation partielle au budget européen Affectation au budget national
Gouvernance économique Création d'un ministre de la zone euro et participation des ministres du Travail à l'Eurogroupe Création d'un super-commissaire européen pouvant retoquer les budgets des Etats
Politique commerciale Favorable à une protection accrue des entreprises européennes, quitte à fermer certains marchés en cas de déséquilibres trop grands avec des pays tiers Opposée à des mesures de rétorsion qui pourraient pénaliser son commerce extérieur
Programme européen d'aide alimentaire Favorable au maintien du financement européen Défend la suppression du programme européen au profit d'un financement national

Recensement non exhaustif

 

*Trouille Jean-Marc, L’importance de l’économie et de l’industrie dans les relations bilatérales franco-allemandes, Presses Universitaires de Bordeaux, p.131-132

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