La révision constitutionnelle turque, soumise à référendum dimanche 12 septembre, a été approuvée par 58% des votants. Quel en est le contenu ?

Pour comprendre l’importance de cette révision, il faut la réinsérer dans le contexte des évolutions politiques en Turquie depuis 2007. Elle marque la modification du rapport de force entre le pouvoir d’Etat, les traditionnels kémalistes et le gouvernement civil, en particulier celui de l’AKP, au pouvoir depuis 2002.

Le cœur de la révision est une restructuration de la hiérarchie judiciaire, avec une modification de la composition de la Cour constitutionnelle et du Haut Conseil des juges et des procureurs. C'est l’équivalent du Conseil supérieur de la magistrature français.

A cela s’ajoutent d’autres dispositions, comme la possibilité de traduire les responsables du coup d’Etat de 1980 devant la justice. Cela risque de ne pas avoir beaucoup d’impact dans la mesure où une partie d’entre eux est décédée. Les autres bénéficieraient d’un délai de prescription, trente ans après les faits. Mais la disposition est très importante du point de vue symbolique.

Qu'ont contesté les principaux partis de l’opposition dans cette révision ?

La critique des kémalistes du parti républicain du peuple (CHP) portait sur l’accroissement des pouvoirs du gouvernement par rapport à la hiérarchie judiciaire. Depuis 2007, elle avait annulé plusieurs réformes, notamment la tentative de révision ré-autorisant le port du voile dans les universités il y a deux ans. Elle a même tenté d'interdire l’AKP en 2008. Cela a échoué mais s’est traduit par une lourde sanction financière pour le parti.

Le CHP s’est montré favorable à certaines propositions mais a aussi reproché à cette réforme de contenir des mesures trop éparses. Le parti est contre les institutions militaires de 1982 mais condamne surtout l’idée d’un gouvernement qui concentrerait trop de pouvoirs, à travers ce qu’il appelle un « coup d’Etat civil ».

Les nationalistes du parti MHP estiment que l’AKP affaiblit l’Etat nation turc et remet en cause les institutions traditionnelles. A l’inverse, pour les kurdes du BDP, la réforme n’allait pas assez loin car elle ne contenait rien sur la question kurde. Elle a donc appelé au boycott.

Mais la victoire confortable du « oui » a démontré que la dynamique de l’AKP, engagée depuis 2002, avec le mot d’ordre de 2007 -« continuer la route »- fonctionne toujours.

Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a présenté ce vote comme un passeport vers l’Union européenne. Pourquoi ? Est-ce crédible ?

Ce type de réformes diffère de celles de la première législature de l’AKP. Jusqu'à 2007, les réformes visaient principalement à satisfaire les critères de Copenhague. Depuis, il y a eu un ralentissement des ces réformes, souvent dénoncé par l’Union européenne dans ses rapports. Le système politique turc a pourtant profondément évolué.

La transformation de fond actuelle, avec une modification du pouvoir d’Etat traditionnel –un rapport de force entre l’armée, le gouvernement, la justice et les universités– est moins guidée par la simple candidature à l'UE. C’est davantage le fait d’une dynamique turque qu’européenne.

Que reste-t-il de l’ambition européenne de l’AKP?

C’est toujours officiellement une priorité mais la nature de la candidature a changé. La Turquie est désormais un pays très important sur l’échiquier régional et a aussi un rayonnement international très fort, comme on l’a vu avec l’affaire du dossier nucléaire iranien. C’est un pays en plein développement économique, qui fait partie du G20 et a une croissance de près de 11% ces derniers mois.

La candidature turque n’est donc plus la même que celle de 1987, ni même de celle de 2005. Mais elle reste un objectif important. Le ministre des Affaires étrangères est d’ailleurs lui-même entré en campagne pendant le référendum. En expliquant qu’un vote positif au référendum accroitrait le prestige de la Turquie sur la scène internationale et favoriserait sa candidature à l’Union européenne.

La Turquie est donc moins en position de demandeur. Elle est sortie de l’ancienne logique de sa politique étrangère: au début de la guerre froide, et lors de son entrée dans l’OTAN, le pays s’était presque exclusivement tourné vers l’Occident et s’était coupé de son environnement régional, auquel il s’ouvre aujourd’hui.

La Turquie est-elle encore prête à faire des efforts sur les nombreux dossiers ouverts de sa candidature à l’Union européenne?

L’AKP est le parti qui a fait le plus d’efforts mais la période actuelle ne sera pas très propice. Il doit encore y avoir des élections l’année prochaine et ce ne sera pas le moment pour le gouvernement de faire des concessions extrêmes…