On a reproché à la Banque centrale européenne de mener une politique qui sert les Etats du Nord, au détriment des Etats du Sud. Pouvait-elle faire autrement ?

La BCE mène une politique en fonction de la situation d’ensemble. Elle l’a fait de manière tout à fait remarquable et avec constance. Le problème, c’est que la zone euro manque de cohérence. Ce sont donc les ministres des Finances et une meilleure coordination des  politiques nationales qui peuvent changer la donne.

Vous contestez la vision réductrice consistant à analyser et à résoudre la crise à travers le seul prisme budgétaire. Quelles seraient les autres solutions ?

Pour prévenir les crises, il faut que les économies soient plus intégrées.  Dès le milieu des années 2000, on disait qu’il y avait un canal de compétitivité, qui sert à résorber les divergences et un canal de taux d’intérêt. Quand le taux directeur baisse, l’inflation augmente, le taux d’intérêt réel diminue et les divergences s’accentuent. Il y a donc une concurrence entre les deux canaux, mais avec une prédominance du taux d’intérêt réel, qui est beaucoup plus puissant.

L’intégration des économies constitue une partie de la réponse. Il faut élargir le marché des services et décloisonner les systèmes bancaires, car  les mauvaises créances s’accumulent aujourd’hui dans le portefeuille de certaines banques. Il y a aussi la question de la mobilité du travail, qui n’est pas évidente. Va-t-on vers un modèle américain où les gens se déplacent d’un Etat à l’autre en fonction des opportunités d’emploi ?

Il faut aussi diagnostiquer les déséquilibres macro-économiques en amont (balance commerciale, bulles spéculatives, écarts de compétitivité etc, ndlr). Cette dimension fait désormais partie de la législation européenne à travers la procédure de déséquilibres excessifs, et je pense que c’est une bonne chose.

Faut-il que les créanciers privés de la Grèce acceptent des pertes plus importantes ?

Il y a une limite à ce que l’on peut demander aux créanciers de manière volontaire. Une décote de 50% peut encore être acceptée sur une base volontaire. Mais si la décote est portée à 75%, quel intérêt ont-ils à le faire ? Dans ce cas-là, ils peuvent faire jouer  d’autres procédures, comme les CDS (credit default swaps, assurance contre le défaut de paiement, ndlr). La question posée aujourd’hui est de savoir jusqu’où on peut aller.

Parmi les réponses immédiates pour agir sur l’économie grecque, l’UE a également mobilisé ses fonds régionaux…

La Grèce sous-utilise les fonds structurels. Il est légitime que l’on tente de les engager sur des actions décisives qui ne sont pas de la politique régionale. Les fonds européens peuvent par exemple servir de garanties auprès des PME, pour éviter qu’elles ne se retrouvent coupées de l’accès au crédit. Dans les secteurs où la Grèce doit restaurer sa compétitivité, on pourrait aussi imaginer que les fonds européens servent à subventionner temporairement les salaires. Mais la Commission est timide là-dessus. Sur les 8 milliards disponibles, elle souhaite seulement en utiliser 2, car elle veut s’assurer de la qualité de la dépense. Cette timidité freine toute action significative à l’échelle de l’économie grecque.

 

*L'économiste Jean Pisani-Ferry, également directeur du think tank Bruegel, est l'auteur d'un ouvrage récent : Le Réveil des démons, la crise de l'euro et comment nous en sortir, éditions Fayard, 2001, 228 p. 15 euros