L’Elysée avait promis un discours sur l’Europe «non partisan», mais en écoutant Nicolas Sarkozy, qui s’exprimait le 5 mai à Nîmes, nul doute que l’on avait à faire à un discours de campagne. 45 minutes au cours desquelles le chef de l’Etat a passé en revue de nombreux domaines sous un angle européen, de la crise financière à la Turquie, en passant par le traité de Lisbonne.
Le G20
«La France a pris ses responsabilités», a estimé le chef de l’Etat, en affirmant que le G20 avait été réuni à l’initiative de la France.
Europe politique
«Nous n’avions pas assez d’ambition pour la France, et pas assez pour l’Europe», a-t-il jugé à plusieurs reprises, reprenant l’un des leitmotivs de la Présidence française de l’Union européenne. Lors de la conférence de presse du dernier Conseil européen qu’il avait présidé, le chef de l’Etat avait en effet affirmé que la construction de l’Europe passait par «de grandes ambitions» (EurActiv.fr, 12/12/2008). Une expression reprise mot pour mot lors du discours de Nîmes.
Il a également évoqué «l’Europe des pères fondateurs». «C’est l’Europe des politiques communes», a-t-il dit. Une Europe qui, selon lui, avait pour vocation de «protéger» les Européens, notamment en appliquant une «préférence communautaire». «Préférence communautaire» et «Europe qui protège»: les deux thèmes sont justement au centre de la campagne de l’UMP pour les européennes. «C’est l’esprit de cette Europe qu’il nous faut retrouver», a-t-il affirmé.
Le traité de Lisbonne
Le chef de l’Etat est également revenu sur les questions institutionnelles, et notamment sur le résultat du référendum sur la constitution européenne qui, en 2005, avait divisé les Français. Il a jugé qu’il ne fallait pas «ignorer la différence» entre «la France du oui», et «la France du non». «Si nous voulons réconcilier la France du oui et la France du non [...], il faut changer l’Europe», a-t-il martelé. Avant de poursuivre: «Est-ce que c’est possible? C’est ce que la France a fait pendant la Présidence française de l’Union européenne.»
Un peu plus tard, au cours de son discours, le président français a ajouté: «L’adoption du traité de Lisbonne est un rendez-vous incontournable pour l’Europe.» Il a plaidé pour une Union dotée d’institutions stables, laissant entendre que la présidence tournante du Conseil n’était pas un mode de fonctionnement satisfaisant.
La crise financière
Le président de la République est également revenu sur la crise économique Comme il le fait depuis plusieurs mois, il a souligné l’écart entre économie réelle et économie virtuelle. «Une course de vitesse s’était engagée entre le gonflement de l’économie virtuelle et le rétrécissement de l’économie réelle», a-t-il jugé.
Il a lié la crise économique a une «profonde crise intellectuelle et morale», auquel l’Europe a, selon lui, vocation à remédier. Un discours très proche de la volonté du président de «moraliser le capitalisme financier», l’un de ses slogans depuis le début de la crise. Et pour Nicolas Sarkozy, c’est l’Europe qui doit être le moteur de cette réforme systémique.
Autre slogan: «La question n’est pas ce que l’Europe peut faire, mais ce que l’Europe veut faire», a-t-il martelé. Là aussi, l’expression renvoie directement au slogan de l’UMP pour les européennes: «Quand l’Europe veut, l’Europe peut.»
L’élargissement et la Turquie
«Il faut que l’Europe cesse de se diluer avec des élargissements sans fin», a-t-il estimé. Il a plaidé pour une Europe ceinte de frontières, tout en précisant: «Je ne souhaite pas que l’Europe soit une forteresse.» Une occasion de revenir sur la question de la Turquie, l’un des thèmes centraux de la campagne, aussi bien à l’UMP que dans les partis eurosceptiques, notamment chez les leaders de Libertas-France.
Si pour le chef de l’Etat, la Turquie doit être associée à l’UE, Ankara «n’a pas vocation à devenir membre de l’UE». Il a mis la Turquie et la Russie sur un pied d’égalité en affirmant que les deux pays devaient constituer «un espace économique et de sécurité commun» avec l’UE. L’Europe pourrait ainsi «créer un grand espace de 800 millions d’habitants qui partageraient la même prospérité et la même sécurité», a-t-il affirmé.
Une Europe volontariste
«Le plus important, c’est la capacité de l’Europe à prendre des initiatives», a martelé Nicolas Sarkozy, arguant que «L’Europe qui agit est une Europe qui réussit». «Une Europe qui agit est une Europe qui n’est pas prisonnière d’un dogme», a-t-il poursuivi.
«Il ne faut pas craindre les débats», a-t-il ajouté quelques minutes plus tard. Il a précisé que de tels débats au niveau européen étaient nécessaires sur «la politique monétaire», «la politique budgétaire», «la politique de concurrence» et la fiscalité. Il est revenu sur la baisse de la TVA dans le secteur de la restauration, arrachée récemment auprès de ses partenaires européens, et à contesté la règle de l’unanimité dans le domaine fiscal. «Il faut en finir avec cette pensée unique qui a peur des discussions», a-t-il précisé.
Economie et concurrence
«La concurrence est un moyen, et non une fin en soi», a-t-il souligné. Il a jugé que la crise avait montré que «l’on ne pouvait pas seulement gouverner l’économie européenne avec des critères comptables». Le président a ainsi fustigé l’attitude consistant à «regarder le montant d’un déficit sans regarder ce qu’il finance».
«Les politiques économiques européennes doivent être concertées», a-t-il poursuivi, arguant du fait que «l’Europe ne peut pas se passer d’une politique économique commune». «Cette politique ne peut pas se résoudre à un objectif d’inflation et à des critères de stabilité», a-t-il précisé.
Environnement et énergie
Une nouvelle fois, le chef de l’Etat s’est fait l’avocat de la «taxe carbone», qui consiste à taxer les produits provenant de pays ne répondant pas à des critères suffisants en matière de respect de l’environnement. Par ailleurs, il a suggéré la création d’une centrale européenne d’achat du gaz.
«Si nous ne nous battons pas pour changer l’Europe, elle ne changera pas toute seule», a conclut le chef de l’Etat.
ANALYSES:
« Sur la question de la politique économique, il s'est bien gardé de parler de gouvernement économique parce qu'il sait très bien que les Allemands y sont opposés », précise-t-il. Selon Frédéric Allemand, « il a probablement fait un lapsus quand il a parlé de politique économique commune, qui implique des règles contraignantes en matière budgétaire et fiscale ».
Nicolas Sarkozy « entend politiser les élections », estime le politologue. « Cela présente un avantage et un inconvénient: en faisant cela il risque d'avoir clairement un vote qui s'exprime non pas par rapport au programme que défend l'UMP sur les élections, mais les gens iront voter pour ou contre Nicolas Sarkozy », analyse-t-il.
Selon Paola Monperrus-Veroni, économiste à l'OFCE, « du point de vue de la politique budgétaire il existe déjà des actions de coopération, et la politique monétaire est une politique commune », indique-t-elle. Pour l'économiste « il manque une attention sur la croissance et pas uniquement sur l'inflation et une politique de change ». « Il n'y a pas vraiment de coordination des politiques industrielles, de la compétitivité, de la recherche ou des politiques sociales », ajoute-t-elle. Mais « ce sont les gouvernements qui n'ont pas voulu » de cette coordination, rappelle-t-elle.
«Le G20 est une demie-victoire», estime Mme Monperrus-Veroni. « La France et l'Allemagne ont voulu imposer un peu plus de rigueur [sur la régulation du système financier], mais ne sont pas suivis » par les autres Etats membres.
«Son discours et son opposition à l'intégration de la Turquie au sein de la communauté internationale s'inscrivent dans la continuité de la campagne électorale de 2007, note-t-il. Nicolas Sarkozy a depuis régulièrement répété son opposition et sa préference pour une forme d'association ou un partenarait avec la Turquie.»
Mais le chercheur souligne surtout que «la question turque dépasse le clivage gauche-droite». «La position de la classe politique française diverge sur la Turquie en fonction des conceptions différentes de l'avenir de l'UE», poursuit-il. Il souligne la co-existence de «partisans d'une Europe de la sécurité et de l'intégration politique, munie de frontières assez définies et qui ne peut s'étendre sans fin», d'une part; et d'autre part de ceux qui plaident en faveur «d'une Europe élargie, susceptible de peser économiquement d'un poids plus lourd».
POSITIONS:
Frédéric Nihous (CPNT) et Philippe de Villiers (MPF), alliés au sein de Libertas-France, jugent que «Nicolas Sarkozy dresse un constat accablant de l’Europe actuelle et il propose comme solution l’application rapide du traité de Lisbonne qu’il a lui même rédigé.»
«L’Europe que Nicolas Sarkozy appelle de ses vœux ne permettra pas de lutter contre la crise, au contraire elle l’aggravera», poursuivent-ils.
Pour le président de la Commission des affaires européennes, Pierre Lequiller (UMP), le président de la République «a démontré que l’Europe peut et doit jouer un rôle majeur dans le monde, qu’elle peut et doit protéger ses citoyens et défendre ses emplois». «Il incarne l’élan européen qu’ont toujours soutenu l’UMP et le Nouveau centre, dans un débat où aucune des autres formations ne propose un véritable programme, si ce n’est une caricature de l’Europe ou de l’anti-sarkozysme primaire», ajoute-t-il.
Tête de liste en Ile-de-France, Harlem Désir (PS), a quant à lui estimé que le chef de l’Etat avait prononcé un «discours d'autopromotion, mis en scène avec les moyens de l'Etat». «Nicolas Sarkozy a poussé la schizophrénie politique à son paroxysme: le volontarisme de son discours n'a d'égal que l'ultralibéralisme de sa politique. Avec ses amis Berlusconi et Barroso, il a pourtant pratiqué une politique de casse sociale systématique en Europe», a-t-il affirmé.
De son côté, Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche), dénonce «un discours de mystification». «L'Europe de l'impuissance sociale, c'est celle du Traité de Lisbonne qui interdit l'harmonisation sociale. L'Europe de l'impuissance face à la crise et aux mouvements de capitaux, c'est celle du Traité de Lisbonne qui conforte la dérégulation», juge-t-il dans un communiqué.
«Nicolas Sarkozy n'a pas parlé de ce qui se fait au Parlement européen», déplore pour sa part la tête de liste en Ile-de-France d'Europe Ecologie, Daniel Cohn-Bendit. «L'Europe dont il a parlé, c'est l'Europe du Conseil, c'est l'Europe des gouvernements», a-t-il dénoncé sur RTL, mercredi 6 mai. Or, «nous sommes à la veille d'une élection européenne pour le Parlement européen», a-t-il souligné.



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