L’une des revendications principales de la grève entamée il y a un mois en Guadeloupe puis étendue à la Martinique est la hausse du pouvoir d’achat face au niveau élevé des prix dans les Antilles. D’après la Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie (CLCV), les prix des denrées alimentaires y sont, en moyenne, 30 à 40% plus élevés qu’en métropole.

Les exemples cités par le documentaire de Canal + « les Békés, derniers maîtres de la Martinique », diffusé le 3 janvier, parlent d’eux-même : un kilo de pâtes à Paris coûte 1,65 euros contre 3, 85 euros en Martinique ; le prix de la même tablette de chocolat est de 2, 07 euros en région parisienne contre 4,99 euros en Martinique…et les exemples sont multiples. La comparaison étant effectuée entre les hypermarchés Carrefour d’Ile de France et de Martinique. Cette différence est d’autant plus étonnante qu’elle ne peut être entièrement imputée à l’éloignement : le kilo de banane produit dans les Antilles coûte 40% plus cher en Martinique qu’en région parisienne !

Les DOM français (Guyane, Guadeloupe, Martinique et Réunion) sont concernés, au sein de l’Union européenne par une règlementation juridique spécifique. Conjointement avec les deux collectivités françaises de Saint-Barthélemy et Saint-Martin, les régions autonomes portugaises Madère et les Açores et l’île espagnole des Canaries, ils forment  les régions ultrapériphériques (RUP). Or, depuis le traité d’Amsterdam, l’UE reconnaît la spécificité des RUP et leurs demandes particulières. Toute transposition de la législation européenne dans ces régions est dès lors appréhendée à l’aune de cette "dérogation".

Ce régime particulier influe-t-il sur l’application des règles de concurrence au sein des départements français d’Outre-mer ? Il s’agit, surtout, d’un régime d’aides spécifique en faveur de ces régions dont le niveau de richesse est inférieur à 75% de la moyenne européenne. Mais les règles de concurrence sont, malgré tout, affectées par un régime spécial de TVA incluant des taux réduits pour les produits de première nécessité et une taxation élevée sur les produits provenant de pays hors union. Les grands principes communautaires de la concurrence restent, cependant, en vigueur.

Les prix doivent donc être fixés par le libre jeu de la concurrence. Une situation oligopolistique n’est pas illégale en soi. Ce qui serait illégal, si c’était avéré, serait l’existence d’un abus de position dominante ou d’une entente entre les entreprises en situation d’oligopole. Une entente peut prendre la forme d’un accord entre entreprises en vue de maintenir un niveau de prix élevé. Un abus de position dominante, constaté sur un marché oligopolistique, pourrait lui aussi aboutir au même résultat. L’une ou l’autre des situations, si elles se confirmaient, pourrait donc être un élément d’explication de la « vie chère » déplorée dans les Antilles. L’existence ou non de telles pratiques anti concurrentielles est cependant extrêmement difficile à établir.

Certains éléments permettent cependant de le supposer. « Votre Rapporteur a pu constater que les circuits d’importation et de distribution à La Réunion, en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie étaient bien souvent dans les mains d’un petit nombre d’entreprises, parfois familiales, qui se partagent un marché captif ». Cette phrase, issue du rapport parlementaire publié en 2007 par Jean-Pierre Brard, député communiste, suscite des interrogations sur l’application des normes communautaires de concurrence dans les départements d’outre-mer.

Des sources proches de la grande distribution martiniquaise ont affirmé à EurActiv.fr « que le groupe Carrefour, avec ses différentes enseignes, possède plus de 40% de parts de marché. On ne peut pas parler d’oligopole mais quand il négocie, il a un poids différent et a donc les moyens de fixer la tendance des prix ». Si cette situation était avérée, il pourrait bien s’agir d’un abus de position dominante. En revanche, « il n’y a pas d’entente. Ce sont les frères ennemis. Il y a une concurrence très dure entre les groupes locaux », ajoute cette source.

Margie Sudre, députée européenne UMP et conseillère régionale de la Réunion, reconnaît que, dans les DOM, « on a laissé s’établir un certain monopole » dans le secteur de la grande distribution du fait d’une « absence de volonté politique ». Une évolution qui explique que « très peu de gens soient capables de comprendre les prix ». La situation est elle contraire aux normes européennes ? La députée affirme « qu’il y a de fortes chances pour qu’il y ait des ententes entre les grandes entreprises de distribution » ce qui est contraire aux normes européennes. La responsabilité serait alors à rechercher du côté de « l’Etat et des collectivités territoriales » car, pour Margie Sudre, « il y a une faiblesse de nos services ».

Les services de l’Etat affirment, quant à eux, que « toutes les fois où on a été alertés, on a fait ce qu’il fallait ».