Le patriotisme économique envahit-il l'Europe?
En France, le patriotisme économique a fait irruption dans le débat public en 2005, à l’occasion des rumeurs de rachat du groupe Danone. Garante d’une concurrence «libre et non faussée», l’UE fait pourtant face à des Etats membres soucieux de conserver des champions nationaux. Dernière illustration en date, la fusion entre Suez et GDF.

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Contexte
A la suite de la rumeur d’offre publique d’achat (OPA) hostile de PepsiCo sur Danone en 2005, Dominique de Villepin, à l’époque premier ministre, avait déclaré vouloir « rassembler toutes les énergies autour d’un véritable patriotisme économique ».
Cette déclaration, faite le 27 juillet 2005, a inauguré le débat en France mais aussi en Europe sur la protection des grands groupes nationaux face aux rachats étrangers. En février 2006, le même gouvernement de Dominique de Villepin confirme sa position en s'opposant à l'OPA de l'Italien Enel sur un groupe phare de l'économie française, l'énergéticien Suez. Afin de contrer cette tentative, l’Etat français a fait la promotion d’une fusion entre Suez et le groupe GDF.
La riposte française provoque un tollé en Italie. La colère des Italiens s’explique, entre autre, par le fait que le groupe français EDF détient une large partie du secteur énergétique dans le pays. Une situation qui n'a jamais provoqué de levée de boucliers dans ce pays, l’étendard du « patriotisme économique » n'ayant jamais été brandi.
Le duel politico-financier concernant la fusion entre Suez et GDF a trouvé une issue le 16 juillet 2008. (EurActiv.fr 17/07/2008). En officialisant leur mariage, les deux groupes forment désormais un géant mondial de l’énergie, en mesure de rivaliser avec les autres poids lourds du secteur, tels E.ON ou EDF.
Si elle conforte la place des entreprises françaises dans le secteur de l’énergie, la fusion Suez-GDF n’avait pas les faveurs de la Commission européenne. Celle-ci a longtemps émis des réserves sur une opération qu’elle jugeait contraire aux intérêts des consommateurs européens. Le nouveau groupe s’est d’ailleurs séparé de certaines activités, notamment de ses actifs en Belgique, afin de satisfaire aux règles de la concurrence européenne.
Alors que l’UE tente d’augmenter la concurrence et de libéraliser le marché de l’énergie – en particulier par la séparation des activités de production et de distribution de l’énergie – la fusion Suez-GDF semble au contraire consolider les positions historiques des grands groupes.
Aux lendemains de l’accession à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy, l’actualité du patriotisme économique connut un nouvel élan. Le président français a obtenu que soit rayée du traité de Lisbonne la référence à la « concurrence libre et non faussée » en tant qu’objectif de l’UE.
En parallèle, à l’été 2007, le gouvernement français avait avancé l’idée d’instaurer une TVA sociale, une mesure jugée protectionniste (voir Dossier EurActiv France, TVA sociale, les exemples européens) par de nombreux pays européens. L’idée de la TVA sociale semble désormais abandonnée, même si le président de la commission des finances du Sénat, Jean Arthuis, a réclamé en mars 2008 que l’on repose la question de la fiscalisation de la protection sociale.
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Enjeux
Qu'est-ce que le patriotisme économique?
La définition du patriotisme économique n’existe pas vraiment. Mais le concept est contraire à l’idée de concurrence libre et non faussée prônée, notamment, par la Commission européenne. On peut l’analyser comme l’intention de la part du consommateur, d’entreprises ou d’Etats, de favoriser les entreprises et les productions au sein de leur nation.
Cette réaction de la part des Etats ou des consommateurs va à l’encontre de la pensée qui prédominait au début des années 1990. « [Au XXIe siècle], il n’y aura plus de technologies ni de produits nationaux. Il n’y aura plus d’économies nationales (…). Un seul élément restera enraciné à l’intérieur des frontières du pays : les individus qui constituent la nation », écrivait le futur ministre du Travail de Bill Clinton, Robert Reich, dansL’Economie mondialisée.
La situation actuelle ne semble pas donner raison à Robert Reich mais plutôt à Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, qui en 1996 écrivait dansLa Tentation hexagonale, que « les firmes sont enracinées dans leur territoire national ; (…) la multinationale n’est pas plus le jouet ou le vecteur de sa nation d’origine qu’elle n’est purement apatride ».
Dans une analyse d’août 2005, Frédéric Lemaître, journaliste pour le quotidien Le Monde, écrit : « Dans une économie mondialisée, il serait logique que le rôle [de protection des entreprises] soit défini au niveau mondial. Ce n’est pas le cas. Seul le commerce fait l’objet de règles internationales, et toute aide publique peut être désavouée au nom de la sacro-sainte concurrence. Faute d’une véritable entente internationale sur ce sujet, le patriotisme économique risque de n’être qu’un effet de manche ou, au contraire, de tourner à une véritable guerre économique ».
Pour beaucoup d’économistes, le patriotisme économique ne doit s’appliquer que dans des cas particuliers: si le marché laissé à lui-même ne fonctionne pas bien, ou si le secteur en question est vital pour un pays. Les industries de la défense, que les Etats protègent pour éviter le transfert de technologies, en sont un bon exemple.
Une pratique courante
Le patriotisme économique est pratiqué par la majorité des pays, y compris par la première puissance au monde, les Etats-Unis. En 2005, le China Daily, un journal chinois sous contrôle gouvernemental écrivait que « les Etats-Unis ne sont pas une économie libre, contrairement à ce qu’ils affirment ». A cette époque, Washington s’est opposé au rachat par le groupe pétrolier chinois Cnooc de son concurrent américain Unocal. Interrogé au moment de l’affaire Danone-PepsiCo, le nouvel ambassadeur américain à Paris avait déclaré qu’il trouvait cela « bien ». « Nous connaissons cela aussi », avait-il ajouté.
En outre, les États-Unis disposent d'un Comité pour l’investissement étranger aux Etats-Unis (CFIUS) chargé d'évaluer les acquisitions d'entreprises américaines.
L’Espagne a quant à elle opté pour une réponse similaire à la France dans le domaine de l’énergie. Elle a soutenu une fusion de ses deux plus grandes entreprises en gaz et en électricité, Gas Natural et Endesa, face à la tentative d’OPA de l’Allemand E.On. De plus, l’Allemagne protège farouchement le groupe Volkswagen de toute ingérence étrangère par une forte participation publique des Länder.
Le Royaume-Uni apparaît comme le seul véritable adepte du libre-échange. Sous son mandat, la banque britannique Abbey National a été rachetée par des Espagnols, Rover par des Chinois, Allied Domecq (alcools et spiritueux) par des Français et ces derniers ont même convoité BPB (leader mondial du plâtre) et le London Stock Exchange. Toutes ces fusions ont eu lieu sans que le gouvernement britannique ne réagisse.
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Positions
La commissaire à la concurrence, Neelie Kroes, a récemment déclaré que « le protectionnisme est à peu près aussi utile que l’a été la ligne Maginot, il y a près d’un siècle, face à la guerre de mouvement ». Elle s’adressait ainsi implicitement à la France.
Le nouveau ministre des Finances britannique, Alistair Darling, un proche de Gordon Brown, s’est ouvertement opposé au patriotisme économique de Nicolas Sarkozy. Selon lui, une « bataille idéologique » est en cours en Europe, qui opposerait ceux qui croient ou non à la modernisation de l’économique européenne par le processus de Lisbonne. « Je ne crois pas au patriotisme économique. Je pense que c’est une absurdité. C’est du protectionnisme ».
Côté allemand, l'heure est en revanche au protectionnisme. Le ministre allemand des Finances (SPD), Peer Steinbrück, a indiqué, le 5 juillet 2007, que le gouvernement d’Angela Merkel voulait protéger ses entreprises des appétits des capitaux étrangers. Berlin souhaite particulièrement se prémunir contre les fonds de pension, en menant une politique industrielle active. L’Allemagne est la première puissance industrielle d’Europe et la troisième mondiale derrière les Etats-Unis et le Japon.
Le directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, Augustin de Romanet, s’est déclaré favorable à la notion de « patriotisme économique », la considérant comme une « évidente légitimité », si elle ne se confondait pas avec le nationalisme.
« Dans un monde dans lequel il y a une guerre économique, il est important de favoriser ceux qui veulent se développer. S’il se trouve que cela leur permet de rester en France tant mieux ». Il a ajouté que « ce n'est pas parce que vous aidez une entreprise sur votre territoire que ce n'est pas bien. Le patriotisme économique, au fond, c'est l'action qui consiste à ce que les entreprises soient le plus prospère possible en France. Je suis convaincu que le patriotisme américain existe, que le patriotisme chinois existe, que le patriotisme hongrois existe. Ils ont raison d'exister. Lorsque ces patriotismes économiques existent, il faut que nous soyons patriotes ». Ces déclarations ont été faites à l’Agence Reuters lors des Rencontres économiques du Cercle des économistes, le 7 juillet dernier.
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