Quel est l’avenir de la francophonie? A l’occasion d’une conférence organisée le 7 mai sur ce thème, le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, a confié à EurActiv.fr son point de vue sur ce débat et insisté sur la nécessité de protéger la place du français au sein de l’UE.

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EurActiv.fr: Multilinguisme de principe, unilinguisme de fait : l’anglais est de plus en plus utilisé au sein des institutions européennes malgré l’existence de 3 langues de travail et de 23 langues officielles. Que vous inspire cette évolution européenne, qui reflète aussi une évolution mondiale? Parleriez-vous actuellement d’un « colonialisme » de l’anglais au sein des organisations internationales, reflet de sa suprématie dans le monde des affaires?
Abdou Diouf: Je partage votre constat : le multilinguisme communautaire, inscrit dans les règlements des Institutions, s’étiole. Je pense qu’il faut mettre rapidement en œuvre une politique ambitieuse permettant de restaurer la place des langues dans les Institutions européennes pour éviter l’unilinguisme de fait. Il n’y a rien d’inexorable même s’il y a, c’est vrai, une tentation du monolinguisme qui est le corollaire d’une mondialisation déséquilibrée, uniformisatrice et peu soucieuse de Diversité culturelle et linguistique.
Il est également certain que le monde de l’entreprise tend plutôt vers l’uniformisation linguistique et une pratique de plus en plus répandue de l’anglais. Au sein des organisations internationales, et notamment à l’Union européenne, nous agissons pour le maintien d’un environnement multilingue dans la vie internationale : des actions de formation et d’information des diplomates et fonctionnaires francophones ou appartenant aux autres aires linguistiques sont réalisées.
Car il ne s’agit pas d’une croisade en faveur d’une seule langue mais bien de promouvoir et de favoriser le plein respect du principe du plurilinguisme et de la représentation des différentes langues au sein de l’Union européenne. La langue est indissociable de la démocratie. L’Union n’avancera pas sans ses peuples. Les peuples de l’Union n’avanceront pas sans leurs langues et cultures, c’est-à-dire sans leur identité.
L’OIF doit-elle défendre la francophonie ou bien la promouvoir? Faudrait-il une francophonie plus offensive, telle que l’a souhaitée récemment Nicolas Sarkozy?
Les deux missions ne sont pas exclusives et nous les menons de front parce que la Francophonie n’est pas dans le même état partout! On ne peut promouvoir que ce qui est déjà suffisamment enraciné. Dans certaines régions, il faut lutter pour maintenir les bastions existants et gagner de nouveaux territoires ailleurs.
D’une manière générale, je pense que la Francophonie est déjà active : prenez l’exemple de la mobilisation que nous avons réalisé à l’Unesco pour l’adoption de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Songez aux 900 000 professeurs de français de par le monde qui enseignent notre langue à plus de 50 millions d’élèves.
Je pourrais également vous parler des milliers de diplomates et de fonctionnaires que nous formons en français, pour contribuer au respect du multilinguisme au sein de l’Union européenne, de notre mobilisation pour que le français conserve, dans les faits, son statut de langue officielle dans le mouvement olympique.
Je pourrais vous parler de nos efforts pour assurer la présence du français sur l’internet, de notre projet de Bibliothèque numérique francophone. Je pourrais vous parler, enfin, de notre souci constant de faire de l’espace francophone un laboratoire de la diversité culturelle à travers la circulation et la promotion des artistes et de leurs œuvres, à travers le soutien technique et financier aux entreprises culturelles du Sud.
Les exemples sont nombreux : vous remarquerez que nous ne chômons pas ! Et je suis ravi du volontarisme francophone du Président Sarkozy, si ardent dans la promotion de notre langue et de nos valeurs.
Le passé colonial français représente-t-il une difficulté dans la défense de la francophonie?
Je pense que c’est peut-être plus le cas en France, et moins ailleurs. J’ai l’habitude de dire que la langue française n’appartient pas aux seuls Français, elle appartient à toutes celles et à tous ceux qui ont choisi de l’apprendre, de l’utiliser, de la féconder aux accents de leurs cultures, de leurs imaginaires, de leurs talents. La langue française est sans frontières.
Il n’en demeure pas moins que les Français ont un rôle particulier, un rôle symbolique fort à jouer parce que la langue française est leur langue maternelle, parce que la langue française est la matrice de la Francophonie. L’Organisation internationale de la Francophonie compte aujourd’hui 68 Etats et gouvernements dont 13 observateurs, répartis sur l’ensemble des continents. Contrairement aux idées reçues, la Francophonie n’est pas tournée vers le passé mais elle est résolument moderne.
Les évolutions qu’elle a connues traduisent d’ailleurs sa volonté d’adaptation aux réalités et aux défis de la société internationale contemporaine.
Une langue n’est pas qu’un moyen de communication, c’est aussi une histoire, une culture, des valeurs. L’OIF possède clairement une mission politique à travers la défense des droits de l’homme, de la démocratie et de la paix. Comment l’OIF assure-t-elle cette mission politique?
A cet égard, je crois que l’action politique et diplomatique de la Francophonie est tout à fait emblématique de notre mode opératoire, un mode opératoire qui a fait ses preuves, et qui s’est depuis pleinement affirmé sur la scène internationale.
C’est l’exigence de solidarité qui nous pousse à être présents, disponibles, engagés envers ceux de nos pays membres en situation de conflit, en sortie de crise ou en transition et à les accompagner sur le chemin long et difficile de la paix, de la démocratie, de l’Etat de droit et des droits de l’Homme. C’est le souci de complémentarité, qui nous conduit à agir seuls parfois, mais le plus souvent en collaboration avec d’autres organisations -dont l’ONU, l’Union européenne, l’Union africaine- dans les médiations que nous menons, dans les missions d’information, de contact, ou d’assistance électorale que nous dépêchons. C’est aussi le souci du respect des différences qui nous amène à prendre en compte les réalités et les spécificités propres à chaque situation.
Nous ne prétendons pas exporter la démocratie, les droits ou les libertés clefs en mains! Nous ne prétendons pas donner de leçons ! Nous entendons bien plutôt privilégier la concertation, les mises en réseaux, les échanges d’expériences et d’expertises dans l’appui et l’assistance que nous apportons à nos membres. Mais entendons-nous bien : reconnaître que chaque chemin est différent, ce n’est pas nier, pour autant, l’universalité de l’impératif démocratique, des droits et des libertés.
A cet égard, la Francophonie peut s’appuyer, depuis 2000, sur les engagements fermes souscrits, en la matière, par ses Etats et gouvernements dans la Déclaration de Bamako, renforcée par la Déclaration de Saint-Boniface en 2006.





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