La France n’est plus à la tête du Conseil européen depuis le 1er janvier. Et pourtant, Nicolas Sarkozy, a entrepris une tournée au Moyen-Orient, en plus des démarches entreprises par la Présidence tchèque de l’UE. Cette attitude est-elle révélatrice de la façon dont la France considère la nouvelle Europe ?

Elle est révélatrice du fait que la France continue à penser que la diplomatie nationale prime sur la diplomatie européenne. En effet, une mission de la troïka à laquelle la commissaire Ferrero-Waldner a été associée est partie au Moyen-Orient. Et malgré cela, le président français a décidé de faire une tournée au Moyen-Orient, considérant vraisemblablement que la position d’un grand pays comme la France est plus importante que la position de l’Europe pour essayer de régler le conflit.

Ceci est, selon moi, vraisemblablement lié aussi à un manque de confiance en la présidence tchèque sur ce dossier. Il faut malheureusement reconnaître que les Tchèques ne se sont pas illustrés par une position particulièrement diplomatique, le porte-parole du premier ministre Mirek Topolanek ayant commencé par dire que l’intervention des Israéliens à Gaza n’était que défensive. Il n’a été contredit que quelques heures après par le ministre des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg.

Ce qui montre bien que la position de Prague face au conflit n’est pas unanime au sein du gouvernement. Il y a une différence de vue entre les différents partis de la coalition et les Tchèques ont aussi, d’une certaine manière, des difficultés à entrer dans la Présidence. Car les pays qui ont la Présidence ne peuvent pas faire ce type de déclarations. Il s’agit de consulter, d’essayer de voir quelle est la position du plus grand nombre,…

Je crois que Nicolas Sarkozy se saisit de cette situation pour jouer cavalier seul, ce qui est un rôle qui lui plaît bien puisqu’il se sent quand même un peu dopé par la réussite de sa Présidence.

Cette attitude ne vient-elle pas confirmer la phrase du général de Gaulle, que vous citez dans votre livre, selon laquelle le sort de l’Europe dépend d’abord de la France?

Je pense que Nicolas Sarkozy est sur une position gaullienne traditionnelle qui consiste à penser que le sort des relations internationales dépend avant tout des grands Etats. Et il considère la France comme tel.

D’où vient cette vision?

D’une socialisation politique qui correspond aussi à la manière dont on pense la France dans le monde. Ce qui est intéressant est que, d’un côté, Nicolas Sarkozy veut un peu rompre avec l’idée de la France éternelle, mais il est toujours convaincu que le rôle universel de la France est un rôle réel.

Beaucoup de Français pensent ça. Il va dans le sens de l’opinion publique majoritaire. Et il ne faut pas oublier aussi qu’alors qu’il est obligé de mettre un bémol sur ses réformes au niveau national, cette situation lui permet de mettre l’accent sur la légitimité de sa politique étrangère. Il redonne ainsi à la fonction de président un rôle classique qui est la fonction de chef des armées.

Pourquoi les Français sont-ils méfiants à l’égard de l’élargissement de l’Europe?

Il y a plusieurs raisons à cela. La première est la peur que le doublement des Etats membres au sein de l’UE ne vienne porter atteinte au leadership de la France. Il est plus difficile d’exprimer un leadership dans un ensemble hétérogène.  

Il y a ensuite cette idée, et là je dois dire que le gouvernement tchèque confirme un peu le cliché, que les Etats d’Europe centrale sont complètement alignés sur Washington, dans la mesure où les Républicains sont au pouvoir. Cela va peut-être changer avec l’administration Obama, bien qu’on ne sache pas finalement quelle est la véritable position d’Obama sur la question du Moyen-Orient.

Enfin, la relation politique avec l’Allemagne n’est pas très bonne. Quant à la Grande Bretagne, elle est très touchée par la crise économique. Il y a donc, selon le président de la République mais également selon beaucoup d’hommes politiques français, une fenêtre d’opportunité pour la France. 

Pourquoi le moment de la Présidence tchèque de l’UE est-il, selon vous, une occasion pour le pays de se «décontracter par rapport à l’histoire»?

A l’instar de nombreux pays du centre de l’Europe, les Tchèques sont très crispés par l’histoire tragique du 20ème siècle. Et beaucoup de leurs inhibitions, de leurs positions un peu caricaturales sont liées au fait qu’ils ont souffert au 20ème siècle de l’hégémonie des grands européens.

Or, il faut absolument qu’ils se décontractent parce que le monde européen à quand même beaucoup évolué. L’Europe de 2009 n’est plus l’Europe de 1939 et même de 1968. Ils ont un peu de mal de ce côté-là.

Comment la France doit-elle évoluer face à la nouvelle Europe?

Elle doit compter pour l’évolution des compromis avec beaucoup plus de partenaires. Son leadership avec l’Allemagne ne va plus de soit.

Enfin, elle n’est plus forcément le pays de référence pour la majorité des pays membres de l’Union européenne sur un plan économique et social. La Présidence redonne de la confiance à la France. Mais il ne faut pas conclure trop vite. Les choses ne sont pas aussi simples que ça. Pour valider complètement la réussite de la Présidence française, la France doit montrer qu’elle est solidaire de cette Présidence.

Vous semblez dire dans votre livre qu’il y a en France cette crainte que l’Europe centrale puisse être le lieu du libéralisme sauvage et que l’UE à 27 soit une sorte de mini-mondialisation. D’où vient selon vous cette crainte ?

Un certain nombre de Français se méfie d’une Europe trop libérale. On l’a vu en 2005 au moment du référendum. L’idée qu’on a une Europe ouverte à certains pays qui n’ont pas les mêmes standards sociaux, qui ont des coûts de main-d’œuvre inférieurs, dans lesquels nos entreprises n’hésitent pas à se délocaliser… tout cela fait que les gens ont assimilé aussi l’élargissement à une crainte plus générale qui est la globalisation de l’économie. C’est un point important. Car c’est là que vous retrouvez le plombier polonais. Or dans un Etat comme la France qui a une vieille tradition d’Etat-providence, c’est une crainte. Une crainte que l’on peut aussi retrouver en Suède et en Allemagne.

La France dans la nouvelle Europe, Assumer le changement d’échelle, Christian Lequesne, SciencesPo, Les Presses, octobre 2008, 12 euros.