La répression fait rage au Yémen, au Barhein et en Lybie. En Egypte, l’avenir démocratique est suspendu au bon vouloir de l’armée. Et pourtant, dans l’UE, les dirigeants européens sont comme médusés par la révolution tunisienne. L’incapacité à s’enthousiasmer pour cette victoire de la dignité et du courage, aux portes de l’UE, crève les yeux.

Il y a un mois, la ministre des Affaires étrangères de la France proposait à l’ancien régime de Tunis une expertise et une assistance policières pour la gestion des foules en révolte – comment faire régner l’ordre sans faire couler le sang. Rebelote avec le chef de gouvernement d’Italie, au nouveau régime cette fois, pour priver par la force les Tunisiens de leur toute neuve liberté de circuler.

La Commission européenne, par la voix de la haute représentante de l’UE pour la politique étrangères, Catherine Asthon, a pour sa part proposé à la Tunisie des dons d’argent étalés sur trois ans, et de lui offrir, dans six mois peut être, un statut de partenaire de première classe. De l’argent et un prix. S’agit-il pour l’Europe de cacher sa propre misère politique ?

Ce qui ferait chaud au coeur est pourtant simple : que nos dirigeants européens manifestent de l’élan, de la générosité, du sens politique et de l’audace ! Avec des mots pour le dire et être compris de tous.

"Un coup de vieux aux dirigeants de l'Europe"

Ainsi pourraient-ils proclamer : "Ouvrons l’UE à une adhésion de la Tunisie ! Tous les chemins de Tunis libérée mènent à Bruxelles la valeureuse."

L’idéalisme : la Tunisie si proche et si familière vient de basculer dans le champ des démocraties. Comment ne pas voir en elle une avancée des valeurs universelles qui animent l’Europe depuis 1950 ?

L’intérêt bien compris : il y a une continuité économique, démographique, touristique, immobilière, territoriale, réticulaire, linguistique et sociale entre l’Europe et la Tunisie. C’est en l’organisant  ensemble que les uns comme les autres en tireront le meilleur parti.

La géopolitique : l’élargissement est, l’expérience l’a immanquablement montré, la voie la plus efficace pour coproduire un intérêt général commun aux postulants et aux Etats déjà membres.

Le réalisme : les négociations d’adhésion sont un levier formidablement plus puissant en co-développement que les politiques de coopération et les dons.

Les révolutions démocratiques du monde arabe donnent un coup de vieux aux dirigeants d’Europe ! Combien de temps vont-ils s’enfermer dans leur vision étriquée d’une Europe forteresse ? Qu’ils remplacent le pacte européen pour l’immigration par le pacte européen pour l’accueil des migrants. Qu’ils placent la Tunisie sur un pied d’égalité. Qu’ils accueillent la Tunisie démocratique comme, dans les années 1990, ils accueillirent les nouvelles démocraties de l’ancien bloc soviétique.

Sylvain Kahn est professeur d’histoire de l’intégration européenne à Sciences Po, auteur de Géopolitique de l’Union européenne, et co-directeur duDictionnaire critique de l’Union européenne, éditions Armand Colin