Le Sénat américain a adopté, mardi 11 octobre, un projet de loi condamnant la politique de change chinoise. Les Etats-Unis ont-ils raison d’accuser Pékin de maintenir le yuan sous-évalué pour favoriser ses exportations ?

Non, c’est d’ailleurs assez malhonnête. Il est normal pour un pays émergent d’avoir une monnaie sous-évaluée en parité de pouvoir d’achat puisque, dans ces pays, les prix des biens non échangeables, comme les services aux ménages, sont très bas. Cela s’explique par leur niveau intermédiaire de développement qui suppose des salaires plus faibles pour une main d’œuvre non qualifiée plus abondante.

Cependant, [avec le développement des échanges], le yuan progresse en termes réels effectifs en même temps que [les salaires et donc] le revenu par tête de la population. 

Les Etats-Unis se trouvent quant à eux face à un problème d’affaiblissement de leur compétitivité. Le capitalisme financiarisé, entièrement tourné vers le rendement pour les actionnaires, a imposé des taux de profit trop élevés pour être supportables dans les secteurs industriels où l’innovation technologique n’était pas intense.

Ces pertes de marché n’ont pas été compensées par les gains de la haute technologie. C’est pourquoi la balance commerciale s’est affaiblie structurellement.

Le yuan s’est apprécié progressivement depuis 2005. Pourquoi envisager de prendre des sanctions aujourd’hui, alors que Pékin semble avoir changé de stratégie ?

Les syndicats et les lobbies exportateurs y sont pour quelque chose. Les Etats-Unis sont dans une situation sans précédent, avec un chômage tenace, de longue durée, qui s’installe. Or jusqu’ici, les politiques de relance monétaire ou budgétaire avaient toujours suffi à redresser l’économie, et l’emploi repartait assez rapidement. 

Aujourd’hui, il y a une pression politique forte pour retrouver une croissance soutenue, mais la politique monétaire est peu efficace. Car les entreprises et les ménages se désendettent et les prix immobiliers stagnent. 

La solution est donc de faire appel à la demande extérieure, ce qui suppose une amélioration de la compétitivité américaine. Et donc une baisse du dollar. Mais comme le dollar sert de valeur refuge, il n’arrive pas à baisser. Les Américains se servent donc de la Chine comme d’un bouc-émissaire, en l’accusant de manipuler son taux de change.

Les États-Unis ayant perdu des industries, la baisse du taux de change est moins efficace qu’auparavant pour redresser la balance commerciale, d’autant que les producteurs des pays émergents sont capables de baisser leurs prix pour conserver leurs parts de marché. C’est par les investissements dans l’innovation technologique que les entreprises américaines retrouveront leur dynamisme et de nouveaux marchés, comme ils l’ont fait avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) au cours des années 1990.

Ce projet de loi a-t-il des chances d’aboutir ?

C’est peu probable. D’abord parce que ce serait dangereux pour les Etats-Unis du point de vue de leurs relations commerciales avec la Chine. Mais surtout parce que la Banque Populaire de Chine et les fonds souverains chinois sont les premiers créanciers des Etats-Unis. 

A court terme, les Américains vont se trouver dans une situation financière difficile avec une croissance insuffisante et une dette publique qui dérape. Pour continuer de financer le déficit américain, les Chinois et les autres créanciers étrangers vont finir par exiger des primes de risque. Mais cela ferait monter les taux d’intérêt de long terme au pire moment.

Pour l’éviter, le Trésor américain pourrait accepter de libeller ses nouvelles émissions de dette en devises étrangères, comme les britanniques ont dû le faire dans les années 1950. Cela marquerait la fin de la suprématie du dollar.

Si la Chine arrêtait de prêter aux Etats-Unis, le dollar pourrait se déprécier substantiellement. Mais ce n’est absolument pas dans son intérêt étant donné l’importance de ses réserves en dollar. Il faudrait qu’elle puisse diversifier ses actifs mais il n’y a pour l’instant guère d’alternatives aux titres du Trésor américain, qui sont les plus sûrs et les plus liquides au monde.

Aujourd’hui, les investisseurs ne croient plus en l’Europe. Les Etats-Unis, en revanche, ont de véritables atouts sur le long terme. Ils sont capables de rebondir par l’innovation.

Le yuan pourrait-il remplacer le dollar comme monnaie de référence internationale ?

Je ne crois pas en la possibilité d’un remplacement. La Chine va évidemment gagner en puissance dans les décennies à venir, mais elle n’a pas l’intention d’aller loin dans l’internationalisation de sa monnaie. Sa stratégie extérieure est essentiellement fondée sur le développement de ses échanges, dans lesquels les pays émergents prennent une place grandissante, et sur la sécurité de ses approvisionnements en matières premières.

Sur le plan financier, le modèle de mondialisation poursuivi par la Chine est contrôlé par l’Etat. Les deux grandes banques de développement chinoises, capitalisées notamment par le fonds souverain chinois, font des prêts à long terme pour financer des projets d’infrastructures énergétiques et de développement agricole.

L’internationalisation du yuan passera donc par le commerce plutôt que par les marchés financiers. La Chine ne veut pas faire du yuan une monnaie de réserve internationale sauf pour quelques pays asiatiques choisis.

Elle construit une nouvelle conception de la globalisation qui s’oppose totalement au modèle défendu par Wall Street. Après une phase de dégénérescence du système actuel centré sur le dollar, on s’oriente probablement vers la reconstruction d’un système monétaire avec trois grandes monnaies régionales : le dollar, l’euro et le yuan.

A Cannes, les dirigeants des pays du G20 devraient discuter des moyens de résoudre les déséquilibres économiques au plan international. Que pensez-vous de leur idée d’imposer des normes sur une série d’indicateurs ?

Ils n’iront pas très loin, car il est impossible de faire des compromis si personne n’est d’accord sur l’origine des déséquilibres macroéconomiques internationaux. Sans compter que ce qui se passe au Congrès est très mauvais pour le G20. On risque donc d’avoir un dialogue de sourds.

Surtout, on ne peut pas imposer de limites arbitraires sur des variables d’interdépendance comme le solde de la balance courante ou le taux de change. Ce qu’il faut c’est agir en amont, par concertations, en confrontant les politiques économiques des différents Etats. 

Le FMI pourrait intervenir pour mettre en garde contre les risques potentiels associés à certaines politiques. Il s’intéresse depuis peu à l’étude des interdépendances entre les pays et pourrait travailler avec le Conseil de stabilité financière de Bâle sur les indicateurs de risque systémique pour déceler des sources de fragilité.