Que pensez-vous de la déclaration du colonel Khadafi sur l’Union pour la Méditerranée ?
La réaction de Khadafi est excessive dans la forme. Mais sur le fond, il dit publiquement ce que beaucoup pensent dans leur for intérieur. Tout d'abord le projet initial de Nicolas Sarkozy d'Union méditerranéenne a été récupéré par l'Union européenne et rebaptisé "Processus de Barcelone-Union pour la Méditerranée". Ce glissement n'est pas purement sémantique. Il signifie que le consensus européen a été préservé, car le périmètre initial du projet (pays riverains) heurtait de front l'Allemagne et d'autres pays, et divisait l'Europe. Pour éviter cette division, le Conseil Européen de mars 2008 a donné son aval à la nouvelle dénomination. Ainsi pour Kadhafi, l'Europe a voulu éviter un "projet qui divise". Mais ce faisant, et en limitant le projet aux Etats de la Méditerranée, l'Union européenne divise le monde arabe et ne prend pas en considération l'espace arabe en tant que tel, puisque celui-ci est fragmenté en Etats-méditerranéens, en Etats du Golfe et en Etats ACP. C'est une question à débattre : elle n'est pas à priori anodine.
Khadafi n'est pas, à priori, contre l'initiative de Sarkozy qu'il qualifie d' "ami"; il s'insurge en réalité contre le fait que l'Union européenne ait fait capoter une initiative française au nom de l'unité européenne, alors qu'il est fait peu de cas de l'Unité Africaine et de l'Unité Arabe. Ainsi revu, le projet d'Union pour la Méditerranée est rentré dans le giron européen. Il n'a pas grand chose à voir avec le projet initial, même si on rappelle qu'il s'agit de lancer des projets régionaux, de recourir à de nombreux types de financement et d'assurer un plus grand équilibre institutionnel. Edulcoré, le projet a perdu un peu de sa valeur symbolique. Beaucoup de pays ont l’impression qu’il s’agit d’un énième projet de l’Union européenne concernant la Méditerranée et personne ne sait si le nouveau né sera plus vigoureux que les anciens: le processus de Barcelone et la politique de voisinage.
Pour l'heure, il subsiste de sérieux doutes sur l’instrument financier, c'est-à-dire sur les moyens mobilisés pour réaliser ce projet, mais également sur l’architecture institutionnelle. Beaucoup de gens ont le sentiment que l’Europe essaye de récupérer un peu la question du contrôle et de la gestion de ce projet, alors qu’initialement Sarkozy le plaçait sous le signe de la parité, de l’égalité et de l’appropriation commune. Pour toutes ces raisons, une sorte de pessimisme – à mon sens prématuré - s’empare de certains secteurs, même si les Etats eux, parce que cela conforte leur légitimité, essayent de jouer le jeu, notamment certains Etats arabes comme l'Egypte, la Jordanie, Les Territoires palestiniens, la Tunisie, le Maroc, voire même la Syrie (invitée au défilé du 14 juillet).
Khadafi soulève une autre question fondamentale : elle a trait à la participation d'Israël dans ce projet, et estime que l'Union pour la Méditerranée est un moyen subtil pour normaliser les rapports entre Israël et ses voisins, avant la réconciliation. On ne peut pas, d'un revers de main, rejeter cet argument. Il est brandi dans la presse arabe et soulevé par la presse européenne. C'est un argument important car il renvoie à ce que j'appelle l'inversion méthodologique. C'est-à-dire qu'on ne peut pas passer au-dessus des conflits pour impulser une intégration régionale et penser naïvement que par la multiplication des contacts et des projets, on dilue les problèmes politiques, on vide les abcès de fixation et on règle les conflits. Le conflit israélo-palestinien et israélo-arabe structure non seulement les relations entre Israël et les Arabes, mais surtout les relations entre L'Europe et les Arabes. Le virage avéré de la diplomatie française vers une plus grande proximité avec Israël et la prochaine discussion au niveau européen de ce qu'on appelle "l'upgrading" des relations entre l'UE et Israël suscitent un climat de méfiance, qui jette une ombre sur l'ensemble de l'édifice qu'on essaie de bâtir.
Mis à part le fait que les mots utilisés sont très violents et très forts, les critiques émises par Khadafi révèlent-elles un malaise sur le projet?
Les pays arabes participeront à Paris au Sommet du 13 juillet, même si ce ne seront pas obligatoirement les chefs d’Etats qui seront présents. Certains viendront en traînant les pieds, car ils sont heurtés par le virage pro-israélien et trop atlantiste du Président français et la présentation de son projet comme un nouveau cadre dans lequel sera réexaminé ce que jadis on appelait "la politique arabe de la France".
D'autres redoutent la tentative de passer outre les problèmes politiques pour engager des coopérations concrètes susceptibles de susciter de nouvelles solidarités. Cette démarché, censée du point de vue européen, est interprétée comme une volonté de mettre le conflit israélo-palestinien sous le boisseau.
D'autres craignent que le principe de "parité et d'égalité" ne demeure une proclamation virtuelle.
Mais le projet est encore en discussion et des éclaircissements y seront apportés quant au périmètre, aux structures, au financement et aux projets prioritaires. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, comme le fait le dirigeant libyen. Mais il ne faut pas non plus que ce soit un simple effet d'annonce et donc une énième déception. Il faudra écouter les pays et les sociétés du Sud.
Après la visite de Khadafi en France, la violence de ses propos étonne. S’agit-il d’un compte à régler directement avec Nicolas Sarkozy ?
Khadafi appelle Sarkozy son "ami", mais comme beaucoup d’autres, les Libyens ne comprennent pas pourquoi Nicolas Sarkozy, qui avait rompu les ponts avec la Syrie, conte maintenant fleurette aux Syriens pour réussir son Sommet, alors que fondamentalement, les choses n’ont pas changé. Si ce n’est que les Syriens n'ont pas cherché à entraver l’élection du Président libanais. J’ai l’impression que Nicolas Sarkozy a réussi à convaincre tous les Etats de participer au Sommet de Paris, mais je doute fort que le Roi du Maroc, ou le président Bouteflika ou même Khadafi, soient de la partie. Aujourd'hui, leur présence n'est pas assurée : il faudra beaucoup de capacité de conviction de la diplomatie française pour les amener à revenir sur cette décision.
Lire l'étude de Bichara Khader, De l'Union Méditerranéenne de Nicolas Sarkozy au Processus de Barcelone: Union pour la Méditerranée, juin 2008.



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