A la question éculée mais sans réponse de comment rapprocher l’Europe des citoyens, le gouvernement français, à la tête de l’UE pour six mois, semble avoir une réponse : montrer que l’Europe est concrète. Dans un entretien à EurActiv.fr, Dominique Reynié, Professeur à Sciences-Po et coordinateur de la publication L’Opinion européenne en 2008*, insiste sur le bien-fondé de cette méthode.

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EurActiv.fr: Depuis le non irlandais, le gouvernement français plaide pour une Europe concrète, alors que s’ouvre la Présidence française de l’UE. Est-ce la méthode pour diminuer le fossé entre l’Europe et les citoyens ?
Dominique Reynié: Permettez-moi de dire que cela fait longtemps que j’observe la montée en puissance d’une demande d’Europe concrète chez les Européens. J’ai notamment consigné ces observations, noir sur blanc comme l’on dit, dans les rapports rédigés pour commenter les résultats des enquêtes Eurobaromètre. J’appelle cela l’Europe pragmatique. La demande est très puissante du côté des Européens depuis plusieurs années. Or les gouvernements nationaux ou l’Europe elle-même n’ont pour le moment pas répondu à cette préoccupation.
Ils ne répondent que par ce que j’appelle la stratégie des ballons bleus, c’est-à-dire par une politique de communication sincère mais naïve en faveur de l’Europe, celle-ci étant présentée comme une idée enthousiasmante, comme un concept devant suffire à lui seul à susciter l’adhésion.
Ce n’est pourtant pas la relation que les Européens entretiennent ni avec leur Etat, ni avec l’Union européenne. Les Européens sont aujourd’hui préoccupés par la globalisation. Ils demandent donc à être rassurés, réconfortés, même protégés. Et ils veulent être sûrs que l’Union européenne intervienne dans des domaines très concrets, qui seraient de nature à améliorer leur existence. Rien que de très logique et de très légitime. Nous avons annoncé aux Européens que nous construisions une puissance publique commune. Il est normal qu’ils demandent qu’elle serve à améliorer leur situation.
L’Europe a été salvatrice pour l’économie irlandaise, or ces arguments n’ont pas porté puisque le référendum a été négatif?
Vraiment, je ne comprends pas cette relation simple et massive que l’on fait entre le référendum irlandais et le point de vue des Européens sur l’Union. La moitié des électeurs irlandais se sont abstenus, on ne déduit pas de ce fait que les Européens n’ont pas de point de vue sur l’Union! Sur la moitié qui a bien voulu voter, un peu plus d’une moitié, soit un peu plus d’un quart des électeurs irlandais, a voté « non ». Parmi les Irlandais qui ont voté « non », 80% déclarent être attachés à l’Union (selon le sondage sortie-des-urnes publié par le Irish Times). Les Irlandais ont dit non, quand ils ont voté, notamment à un texte, à un gouvernement. Il n’y a pas à associer l’Europe.
Parce que le référendum portait sur une question européenne?
Comment veut-on qu’une consultation nationale révèle autre chose que des enjeux nationaux et une humeur nationale? Avec un tel système d’interprétation, comment comprendre les résultats des quatre référendums de 2005, puisque les Espagnols et les Luxembourgeois ont voté « oui », tandis que les Français et les Hollandais ont voté « non » ?
Aujourd’hui, il existe un préjugé bien installé parmi les élites politiques, intellectuelles et sociales. Selon ce préjugé, les Européens ne voudraient pas l’Europe. C’est une erreur complète. Elle en dit plus sur l’euroscepticisme des élites que sur le point de vue des peuples. Les Européens entretiennent avec l’Europe une relation pragmatique. Ils approuvent l’Europe parce que c’est un projet utile, parce qu’elle sert à améliorer leur vie ou à réduire leurs difficultés. Dans ce registre, encore une fois très pragmatique, ils aiment l’Europe, ils l’apprécient et en veulent davantage. En revanche, il est vain de chercher chez les Européens une forme de fierté commune. Leur fierté est nationale, ou locale, elle est britannique, danoise, catalane ou bretonne, mais elle n’est pas européenne. Et c’est pour cela que l’idée de lancer une grande opération politique européenne risquerait de nous conduire à un échec de la participation si la consultation devait porter sur les valeurs.
Je suis favorable à l’organisation d’un référendum européen, mais je recommanderais de mettre en jeu une question qui touche directement la vie quotidienne des Européens, ou alors, il faut imaginer que ce référendum consultatif n’aurait qu’une ambition pédagogique ou expérimentale. Nous ne sommes plus dans le contexte des années 1970, lorsque les Européens observaient avec curiosité l’Union européenne. Désormais, ils sont inquiets, et chaque jour davantage. C’est notamment une conséquence de la globalisation.
Aujourd’hui, les Européens veulent être rassurés. Ils veulent savoir ce que l’Europe va faire pour endiguer la hausse du prix du pétrole, pour réguler l’immigration, empêcher les délocalisations ou encore limiter la spéculation financière.
Pensez-vous que la Présidence française de l’UE puisse être un moment politique qui rassure les Européens, les Français ?
La Présidence française n’aura pas d’effet sur les Européens. Une Présidence de l’UE n’a d’effet que dans le pays qui préside. En ce qui concerne la Présidence française, il faut souligner la très mauvaise conjoncture économique dans laquelle elle va se dérouler. Les signes négatifs sont tellement forts, que s’il n’y a pas des signes positifs du côté de l’Europe en sortie de Présidence française, cela pourrait être catastrophique. Si, au contraire, les Européens sont capables de mettre en scène quelques signes positifs, même modestes, à condition qu’ils soient compréhensibles par l’opinion, ils pourraient améliorer le moral des Européens… pour quelque temps.
Pour être constructif, je fais une suggestion. La Présidence française va se dérouler pendant l’été. Il y aura des incendies de forêt. Il ne semble pas très compliqué que la PFUE mobilise 27 hydravions, aux couleurs de l’UE. Si, là où il y avait des incendies, les Européens voyaient arriver une flotte européenne, cela permettrait d’illustrer efficacement ce que l’Europe peut faire concrètement. Cela aurait le mérite de créer des images européennes, de montrer l’union comme une réalité, de souligner clairement un effet pratique lié à la solidarité européenne.
De même, si l’on peut annoncer en fin de Présidence française que les Européens ont pu définir ensemble une politique de l’immigration, cela fera sens. Même chose en ce qui concerne l’innovation et la recherche ou la politique énergétique commune.
Donc la France a des outils pour réussir sa Présidence du point de vue des citoyens?
Oui mais comme nous le savons, il faut un consensus, car nous sommes 27. Or les textes issus de compromis sont plus difficiles à présenter publiquement car ils sont très modérés et prudents, par nature.
L’idée que l’Europe doit protéger est également dans tous les discours, notamment dans ceux de Nicolas Sarkozy. Mais d’un point de vue économique, ce concept peut avoir des effets négatifs pour le citoyen. Qu’en pensez-vous?
L’idée de protection dans la globalisation est dans l’opinion européenne depuis 4 ou 5 ans. Ce thème correspond à une demande très forte. Il faut l’accepter et le reconnaître. Si les Etats membres devaient rester inertes devant une telle demande, les Européens auraient rapidement le sentiment d’être globalisés, c’est-à-dire exposés aux grands vents de la concurrence planétaire avec des pays où le coût du travail et les standards sociaux sont nettement plus bas. Il faut se pencher sur cette question, car si les Européens ont le sentiment que la fin des frontières entre les pays d’Europe n’a été que la première version de la fin des frontières entre tous les pays du monde il n’y aura plus d’Europe, par définition, ni dans leurs cœurs ni dans leurs têtes.
On en déduit parfois, pour des raisons de politique intérieure, que les Européens sont préoccupés par la question des frontières géographiques ou culturelles de l’Union. Je crois que cela ne les intéresse pas tant que cela. En revanche, la frontière les intéresse comme barrière commerciale, si elle permet, par exemple, de dire à certains pays que leurs produits n’entreront pas sur le sol européen parce qu’ils ne respectent pas telle ou telle norme, ou parce qu’ils produisent chez nous des effets trop manifestement négatifs.
Or si nos gouvernants ne font pas droit à cette demande de protection, et d’abord en l’intégrant dans le discours public, en la reconnaissant formellement, ils ne pourront pas être compris des Européens. C’est aux gouvernements nationaux et à l’Union d’expliquer qu’il est possible de faire de la protection sans faire de protectionnisme. Mais il faut d’abord reconnaître la demande de protection.



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