Quelle politique monétaire pour l’Union européenne ? Les priorités de la Présidence française de l’UE (PFUE) correspondent-elles aux besoins de l’Europe…Dans un entretien accordé à EurActiv France, le président de l’OFCE, Jean-Paul Fitoussi, rappelle l’importance de la mise en œuvre d’une politique de croissance au niveau européen et revient sur les attentes de l’OFCE pour PFUE.

EurActiv France: Les oppositions entre Paris et Bruxelles sur les prévisions de croissance et sur le déficit français sont récurrentes. Les prévisions européennes sont en effet depuis quelque temps toujours désavouées par Paris. Comment expliquez-vous ces différences ?
Entre Paris et Bruxelles, il s’agit d’un bras de fer dans lequel chacun veut montrer son pouvoir. L’affaire de la fiabilité statistique n’est qu’une facette de cette confrontation. Mais le problème de fond est réel : selon moi, Bruxelles accroît le manque de lisibilité de la politique européenne en rappelant sans cesse la France à l’ordre. La France doit procéder à une série de réformes structurelles qui représenteront autant d’investissements pour l’avenir. Seuls des gens non élus peuvent croire qu’il est à la fois possible de procéder à des réformes structurelles et de conduire simultanément des politiques d’austérité.
Essayer de précipiter un retour à l’équilibre risque de n’avoir que des inconvénients : empêcher les réformes structurelles et ralentir la croissance en Europe.
La cure d’austérité que s’est imposée l’Allemagne constitue d’ailleurs l’une des raisons du marasme européen de la première moitié des années 2000. Cette stratégie a eu en retour une conséquence importante sur le rythme de la croissance dans les grands pays européens, notamment en France.
Si nous conduisions la même politique non-coopérative, les conséquences seraient doubles : la croissance de la France serait très faible et par conséquent la croissance serait également ralentie notamment en Allemagne et réduirait à presque rien l’avantage en termes de compétitivité que le pays a accumulé au cours de sa période d’austérité.
Il est toujours possible de pratiquer des politiques d’austérité dans la zone euro à condition que les autres ne le fassent pas. Mais que se passe-t-il si tout le monde se met à suivre la cure d’amaigrissement en même temps ? Est-ce cela que Bruxelles réclame de Paris ?
Quelle est donc la solution ?
Il faut une véritable politique de croissance au niveau européen. Cette solution est d’ailleurs prônée par tous les économistes que je connais.
Mais nous n’en prenons pas le chemin?
Non et c’est très malheureux. Cela prouve qu’il y a un vice dans la gouvernance européenne. Nous savons pourtant que l’Europe ne pourra pas rester longtemps dans cette situation sans que ce problème devienne inacceptable pour ses populations. Il s’agit de la seule région du monde à ne pas être gouvernée politiquement. Selon moi, l’Europe paie le coût économique de l’absence d’Europe politique depuis presque deux décennies. Il est donc normal que Nicolas Sarkozy insiste sur ce point après avoir permis à l’UE d’avoir un nouveau traité.
Pour le moment nous en sommes au stade des déclarations et pas vraiment des projets ?
La déclaration de Robert Schuman était un projet ! Cela étant, nous devons affronter une complexité inédite en Europe. Il est presque impossible d’imaginer un projet qui recueille l’assentiment des 27 pays de l’Union.
Une sorte de coopération renforcée au sein de l’eurogroupe serait-elle imaginable ?
Aujourd’hui les 13 pays de la zone euro ne sont pas indépendants par rapport à l’UE et ne peuvent donc prendre de décisions que dans le cadre du Conseil de l’UE. L’eurogroupe demeure une instance informelle.
Il faudrait créer au sein de la zone euro une structure que l’on appellerait le « conseil de la zone euro » et qui aurait le pouvoir de définir une politique de change. En principe, aux termes des traités, le Conseil doit définir les grandes orientations de taux de change. En pratique, aujourd’hui, c’est impossible. Mais cela pourrait le devenir, en particulier si l’euro continue de dévisser sur les marchés.
Le projet de traité réformateur (traité de Lisbonne) contient une disposition par laquelle le Conseil délègue aux membres de la zone euro le soin de conduire leur politique budgétaire, c’est-à-dire d’appliquer le pacte de stabilité. Mais le texte ne leur laisse pas le soin de conduire une politique de change. Il faudrait restaurer l’équilibre.
Quant aux critiques adressées à la Banque centrale européenne (BCE) à ce sujet, elles ne sont pas fondées car ce n’est pas aujourd’hui son travail de se soucier de la politique de change. La BCE a reçu un mandat et elle l’applique à la lettre. Si elle ne le faisait pas, elle serait encore plus critiquée, et à raison.
Nicolas Sarkozy affirmait encore récemment que l’absence de contrôle de la BCE n’était pas normal. Partagez-vous ce point de vue ?
Non seulement je suis d’accord avec ce point de vue, mais je le dis depuis longtemps…Dans tous les pays du globe la banque centrale est responsable, dans le sens où elle doit faire un rapport de sa politique devant une assemblée qui a le pouvoir de modifier ses statuts. En d’autres termes, il y a dans tous les pays du monde une hiérarchie affirmée entre le pouvoir politique et le pouvoir monétaire. Le pouvoir monétaire est délégué par le pouvoir politique et le pouvoir politique peut en toutes circonstances en reprendre le contrôle.
Ce n’est donc pas Nicolas Sarkozy qui voudrait une situation baroque, cela se passe comme cela partout dans le monde. La banque centrale doit être responsable devant une autorité politique qui a un pouvoir sur elle. Je sais comment la BCE répond à cette critique : en disant qu’elle n’est pas fondée, car elle est auditionnée tous les trimestres par le Parlement européen. Mais le Parlement européen n’a aucun pouvoir sur la Banque centrale européenne ! Si les parlementaires ne sont pas contents, cela n’a aucune conséquence. C’est un devoir d’expression et un pouvoir d’écoute, pas un devoir de responsabilité et un pouvoir de contrôle.
Il faudrait donc au moins, en amont, que le pouvoir politique, Parlement européen ou Conseil ait, comme dans de nombreux pays dont le Royaume-Uni, le pouvoir de définir l’objectif d’inflation de la BCE.
Ce choix de sanctuarisation de la BCE a été fait pour rassurer l’Allemagne qui avait beaucoup à perdre en abandonnant le Deutsch mark, à l’époque monnaie phare européenne. Ma critique ne vise donc pas la politique monétaire européenne et encore moins ceux qui en sont responsables mais la construction européenne et les règles qui ont présidé à l’union monétaire.
Les priorités annoncées pour la Présidence française de l’UE sont très nombreuses. Le programme est aujourd’hui encore peu lisible. Comment s’annonce selon vous cette présidence ?
Le travail à venir est important, capital dans certains cas, et nécessite donc une intense préparation. Il s’agit pour le moment de réunir plusieurs pays autour de nos priorités de sorte qu’il serait mal venu de fixer des objectifs précis sans s’être assuré que nos partenaires les reprendront à leur compte.
Je pense, par exemple, que si les conclusions principales du « Grenelle de l’environnement » sont partagées par l’ensemble des pays européens, elles pourraient jouer un grand rôle dans le renforcement de la croissance de l’Europe de demain.
Il est plus facile d’obtenir un consensus, qui aurait le double effet de relancer l’Europe politique et la croissance économique, dans ce domaine.
La présidence de l’UE ne consiste pas à appliquer le programme personnel de la France. En outre, si l’on y réfléchit, il n’est pas très difficile d’établir des priorités : il s’agit de renforcer la croissance pour améliorer l’emploi, de développer le pouvoir d’achat, et de disposer des ressources nécessaires pour procéder à une lutte efficace contre le changement climatique.
Dans la contribution de l’OFCE à l’enquête d’EurActiv vous insistez sur le fait que la stratégie de l’UE dans le domaine de l’environnement est incomplète et paradoxale. Que voulez-vous dire exactement ?
Le mal européen c’est le nominalisme, c’est-à-dire le fait de se donner des objectifs magnifiques avec de faibles moyens pour les atteindre. On a déjà une première déception avec le programme de Lisbonne qui était un programme formidable mais qui n’a pas été mis en œuvre. Pourquoi ? Parce qu’on s’est donné des objectifs sans instruments et que l’on a parié sur une logique compétitive et non coopérative. Nous nous sommes dit qu’il fallait que nous devenions l’économie de la connaissance la plus compétitive au monde à condition qu’il n’en coûte pas un centime. C’était se contredire dès le départ.
Or nous sommes en train de répéter la même chose avec les objectifs européens en matière d’environnement. Quels moyens l’Europe entend-elle mobiliser pour l’environnement ? Le silence sur ce sujet est assourdissant.
Voila pourquoi nous proposons, à partir d’une idée que j’ai avancée dans le cadre franco-italien, de créer la Communauté européenne de l’environnement de l’énergie et de la recherche. Il s’agit à la fois de revenir aux sources de l’UE et de se donner les moyens de réussir. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) a été le berceau de l’Europe. Nous avions des objectifs et des moyens. Et sous une apparence technique, les objectifs étaient fondamentalement politiques.
Si nous créons aujourd’hui une Communauté européenne de l’environnement et de l’énergie, nous traitons le problème le plus important des Européens, dont la dépendance énergétique est très forte.
Pour délivrer l’Europe de sa dépendance énergétique, il faut accroître son poids dans la compétition mondiale, cet objectif est donc profondément politique.
En deuxième lieu, la demande d’environnement est très forte en Europe, beaucoup plus que dans d’autres pays démocratiques. Les Européens comprennent en effet très bien l’importance de cette question. En investissant sur ce point, nous pourrions nous donner les moyens de satisfaire cette demande.
C’est l’un des rares domaines où l’Europe est vraiment en avance par rapport au reste du monde. Il faut investir dans les nouvelles technologies de l’environnement et de l’énergie. Nous pourrions ainsi creuser l’écart dans un marché que l’on sait être mondial et avoir un avantage décisif en matière de croissance économique.
Dans la perspective de la Présidence française de l’UE vous soulignez également la nécessité de renforcer l’Europe des biens publics. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Les biens publics sont les biens fournis par les gouvernements à tous les peuples européens c’est-à-dire, par exemple, la défense, l’éducation, l’environnement, la recherche. Or, l’Europe a oublié de se préoccuper fondamentalement de ces questions. Si les gouvernements européens fournissaient à leurs populations des biens publics de meilleure qualité nous aurions par exemple de très bonnes infrastructures. Et je rappelle que les périodes de plus forte croissance de productivité dans l’histoire ont été les périodes d’investissement dans les infrastructures…
Personne ne peut dire aujourd’hui que nous n’avons pas besoin d’unifier le territoire européen notamment dans en termes de transports ou d’éducation. Le problème de l’Europe est qu’elle a pris un retard considérable dans la production des biens publics.
Pourquoi ? Une hypothèse est que l’Europe a été trop gâtée en matière d’intelligence par le passé. Jusque dans les années 1950, les plus grands intellectuels étaient européens. Les gouvernements ont peut-être pensé qu’il y avait une abondance inépuisable d’intelligence et qu’il n’était pas nécessaire d’investir sérieusement sur ce terrain pour préparer l’avenir. Ce fut un tort considérable.
Il faudrait donc prévoir une politique budgétaire qui soit favorable à l’investissement. Ce qui signifie par exemple calculer le déficit budgétaire retenu pour le Pacte de stabilité uniquement sur les dépenses courantes et pas sur les dépense d’investissement qui sont les dépenses d’avenir
Si au moment où le programme de Lisbonne a été voté, toutes les dépenses d’investissement avaient été exclues du calcul du déficit budgétaire, nous en recueillerions aujourd’hui les fruits.
A l’occasion de ses 25 ans, la revue de l’OFCE publie un numéro spécial,
Sous la direction de Jean-Paul FITOUSSI : PHELPS, SEN, SOLOW, STIGLITZ, 4 prix Nobel d’Economie, “research fellow” à l’OFCE s’expriment…




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