Quelle est la vision de l’Europe défendue par les socialistes français ? Dans la perspective du congrès de Reims, EurActiv.fr publie une série d’articles sur le sujet. Le politologue Gérard Grunberg revient sur la relation du PS à la construction européenne et fait part de son scepticisme quant à la mise en place d’un projet européen pour les élections de juin 2009.

Revue de presse
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Comment expliquer qu’au PS, l’Europe soit un sujet qui divise autant? Est-ce seulement dû à une plaie non cicatrisée du référendum de 2005 sur la constitution européenne?
Pour vraiment expliquer le phénomène, il faut remonter un peu plus loin dans le temps. Historiquement, l’Europe a été relancée au parti socialiste par François Mitterrand en 83. Cette année là ouvre la période de la rigueur. D’un côté, il fallait parler d’autre chose, et de l’autre, il y avait un vrai projet européen au PS. Il fallait préparer le traité de Maastricht. Il y a eu une période très européenne.
Dans les années qui ont suivi, la période Jospin a été une période plutôt «neutre» du point de vue européen. Jospin a refusé le traité d’Amsterdam mais quand il est arrivé aux affaires en 1997, il n’a pas pu faire autrement que de prendre en compte ce traité [signé en octobre 1997, ndlr].
Puis est arrivé un événement déterminant: la défaite à la présidentielle de 2002. Elle a relancé dans le parti la discussion générale sur le libéralisme économique. Et cette discussion a débouché sur la question européenne. Auparavant, Mitterrand avait eu le génie politique d’arriver à disjoindre la question du régime économique et la question européenne. Mais en 2002, ces deux éléments sont entrés en collision l’un avec l’autre. François Hollande qui était à ce moment là premier secrétaire a eu du mal à empêcher une réaction anti-libérale qui a entrainé la question européenne.
Et trois ans plus tard intervient le référendum sur la constitution européenne…
Oui. Tout s’est noué en 2004-2005. Espérant renforcer son leadership sur le parti, Hollande décide d’organiser un référendum interne sur le traité constitutionnel. Et à ce moment-là, parce qu’il avait déjà manifesté sa volonté de se présenter à la présidentielle, un certain nombre de leaders qui n’avaient pas encore perdu tout espoir de le concurrencer, dont Laurent Fabius, n’ont pas voulu laisser le champ libre au premier secrétaire.
Au moment de la campagne, le projet européen a été ramenée à une dimension économique et sociale et non plus politique. Ca a été une période de grand trouble dans l’opinion publique: l’Europe a été vu beaucoup plus comme une menace que comme une protection.
Mais après mai 2005, pourquoi le malaise a-t-il perduré?
Quand le vrai référendum a été perdu en mai 2005, François Hollande et la gauche pro-européenne ont été totalement tétanisés. Ils n’ont plus osé défendre leur position parce qu’on leur disait: «le peuple n’en veut pas. le peuple est contre l’Europe libérale». Ils n’étaient ni assez convaincus ni assez convaincants, ni assez déterminés pour continuer à mener la bataille européenne.
Par ailleurs, ceux qui s’étaient prononcé pour le «non», dont Laurent Fabius, n’avaient pas envie de rester minoritaire sur ce dossier dans le parti. C’est pour cela qu’une grande partie des socialistes s’est dit: «l’Europe, moins on en parle, mieux ça vaut».
Le parti a convoqué un «Congrès de synthèse» au Mans, fin 2005. C’est là qu’ils ont enterré l’affaire européenne. A l’époque, j’avais d’ailleurs été frappé par une des phrases importantes qui figurait dans la motion de synthèse: «Il n’y a pas de socialistes du oui, il n’y a pas de socialistes du non: il n’y a que des socialistes.» Chacun assumait alors le fait qu’on ne voulait plus parler d’Europe. La crise institutionnelle a encore pesé sur la neutralisation de la question européenne au PS. Les dirigeants socialistes n’ont pas voulu en rajouter. Ce silence a joué en faveur de ceux qui dénonçaient une Europe libérale et qui appelaient à la combattre.
Aujourd’hui, le PS ne sait plus où il en est avec la question européenne. Il n’a plus de projet européen à proprement-parler. L’idée européenne n’est plus ni conquérante, ni porteuse. Les socialistes les plus européens se sont retirés du combat. Il n’y a plus de pensée socialiste de l’Europe.
Le PS français est-il le seul parti socialiste européen dans cette situation?
Non. Ce n’est pas un problème spécifiquement français. Le socialisme européen n’a plus de pensée européenne. Dans les grands partis européens, il y a vraiment un retour en arrière sur la question européenne: il n’y a plus ni projet politique, ni projet institutionnel.
Le cycle social-démocrate est aujourd’hui en grande difficulté en Europe: les Anglais vont perdre, les Allemands aussi, les Français n’ont pas encore gagné, les Italiens sont dans une situation très difficile et les Espagnols sont également mis en grande difficuté par la crise. Pourtant, il n’y a guère que les socialistes espagnols qui demeurent encore résolument pro-européens.
Avec la crise financière, la situation ne risque pas de s’arranger. La crise renforce l’idée des partis socialistes européens qu’il faut être à la fois nationaux et étatistes, ce qui ne va pas renforcer l’idée d’un projet européen.
Les élections européennes sont prévues pour juin 2009. Que peut faire le PS en prévision de cette échéance?
Aujourd’hui, je ne vois se mettre en place aucun projet européen. Nous aurons sans doute à faire à un programme très classique réclamant une Europe plus sociale, une Europe plus régulatrice et une Europe plus protectrice.
En fait, tout dépend de la capacité du chef à entraîner son parti. Et pour cela, le congrès de Reims qui s’ouvre au mois de novembre est très important. S’il sort de ce congrès un parti relativement uni autour d’un chef et d’une majorité, ce n’est pas impossible qu’il y ait un minimum de discours.
En revanche, si le parti n’a pas réussi à s’unir ni sur une ligne, ni sur un leader dans les mois qui viennent, il va faire face à une situation très difficile au moment des européennes. De toutes façons, ces élections vont être très difficile pour le PS parce que la concurrence sera rude, notamment avec l’extrême gauche et les Verts.
Toute la question est donc de savoir si les socialistes accepteront le leadership de Bertrand Delanoë. Si le maire de Paris prend la tête du parti et qu’il a une forte majorité, il n’est pas impossible qu’il relance un peu la question européenne. Ce congrès est très important: le parti peut en sortir rassemblé, ou balkanisé jusqu’à la présidentielle.
Et Ségolène Royal?
Ce n’est pas un hasard si elle n’est pas la première signatrice de sa motion. Je crois qu’un certain nombre de leaders sont prêts à lui donner une place, mais je crois aussi que globalement le parti n’est pas prêt à lui donner la direction.
Le PS français peut-il s’appuyer sur le Parti socialiste européen (PSE) pour mener la bataille des élections de juin 2009?
Le Parti socialiste français est un parti étonnamment national par rapport à d’autres partis européens. Il ne s’est jamais beaucoup occupé de l’Europe. Du même coup, on n’y a jamais beaucoup reproduit les positions du PSE. Au moment du référendum, les textes émis par le PSE n’ont pas vraiment été pris en compte. Et comme il manquera d’un véritable projet au moment des élections européennes, je crois que le PS va faire une campagne nationale, anti-Sarkozy.
Les députés européens socialistes français peuvent-ils peser sur ce débat?
De mon point de vue, ils ne peuvent pas peser beaucoup. Ils ne sont ni assez unis ni assez entendus dans le parti. Ils appartiennent à des courants différents. Certains sont même franchement anti-européens. Le PS est dans une impasse sur l’Europe: il n’a pas de discours, pas de projet politique, pas d’analyse, mais le discours anti-libéral habituel.




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