Thierry de Montbrial, directeur général de l’Institut Français des Relations Internationales, (IFRI) dresse un état des lieux des négociations à propos du statut définitif du Kosovo. Le Kosovo est une province serbe placée sous administration de l’ONU depuis 1999. Il devrait obtenir un statut définitif en 2007. Les Albanais (environ 93% de la population) aspirent à l’indépendance du Kosovo. Les Serbes (environ 4% de la population) espèrent pour leur part conserver l’appartenance de cette province à la République de Serbie.

Revue de presse
Institut Français de Relations Internationales
L'enjeu de l'indépendance du Kosovo (analyse parue dans Le Monde du 7/04/07)
Le 14 mai 2007, les ministres européens des Affaires étrangères de l’UE se sont réunis pour débattre du statut final du Kosovo. Ces pourparlers durent depuis plus de huit ans. Quelles sont aujourd’hui les positions des différentes parties prenantes?
Il y a deux niveaux d’acteurs. La Serbie et le Kosovo sont les deux acteurs « intérieurs », c’est à dire directement concernés par le problème. Les discussions entre ces deux interlocuteurs n’ont, jusqu’ici, abouti à rien. Aucune forme d’entente n’est possible. Les Kosovars ne seront satisfaits que par une chose : l’indépendance. Et de leur côté, les Serbes sont prêts à tout accepter, sauf cette solution. L’impasse devant laquelle nous sommes est donc flagrante.
Il y a d’un autre côté les acteurs « extérieurs » au problème, c’est à dire les Occidentaux (Américains et Européens) et les Russes. Les premiers ont approuvé le plan Ahtisaari, (du nom de l’ancien président finlandais, envoyé spécial de l’ONU chargé des pourparlers sur le statut final du Kosovo), malgré des divergences importantes au sein de l’Union européenne : certains pays comme la Hongrie ou la Slovaquie ont sur leur territoire des minorités; ces Etats craignent donc que l’indépendance de la province serbe ne créée un précédent. Mais la pression de l’administration américaine et sa volonté de parvenir à l’indépendance du Kosovo a eu raison de ces divergences.
Les Russes sont en revanche clairement opposés à ce plan. Ils l’ont affirmé avec la plus grande fermeté. Selon eux, seule une proposition recevant l’aval des deux principales parties concernées (Serbie et Kosovo) serait acceptable. C’est pourquoi le projet de résolution qui sera présenté à l’ONU sera obligatoirement une version édulcorée du plan Ahtisaari. Le mot « indépendance » n’y figurera pas, mais le texte devrait tout de même permettre de faire un pas de plus vers ce statut.
Quelles peuvent être, sur le plan international, les conséquences de la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo ?
Le cas du Kosovo fait peur aux Européens, mais également à de nombreux pays dans le monde comme la Chine ou la Russie. Ces Etats craignent en effet que le Kosovo ouvre la boîte de Pandore et permette à n’importe quelle petite entité ethnique ayant une forte identité culturelle de revendiquer son indépendance. Le cas de la Géorgie et de sa province d’Abkhazie est une bonne illustration. L’Abkhazie revendique sa particularité par rapport au reste du pays et souhaiterait être indépendante. Si le Kosovo l’obtient, pourquoi pas elle? Et les exemples dans le monde ne manquent pas.
Face à ce problème, Marrti Ahtisaari, le secrétaire des Nations Unies (Ban Ki-Moon) et même les Occidentaux qui soutiennent le projet, cherchent à faire valoir la spécificité du Kosovo. Ils soutiennent que la situation est unique et ne peut servir d’exemple. Mais l’argument est assez difficile à faire valoir sur la scène internationale.
Lors de son passage à Paris le 26 avril dernier, Vuk Draskovic, le ministre serbe des Affaires étrangères a critiqué la position française, favorable selon lui au plan de l’ONU et à l’indépendance surveillée de la province. Qu’en est-il vraiment de la position officielle française sur ce dossier ?
Jusqu’à présent, la France a soutenu le plan Ahtisaari. Cette position consistant à suivre les conclusions de l’ancien président finlandais n’est cependant pas sans poser de questions car, encore une fois, toutes les parties ne sont pas d’accord, les Serbes les premiers. L’application de ce plan risque donc de poser de nombreuses difficultés. Pour le moment, le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy, ne s’est pas prononcé sur ce dossier.
Qu’entendez-vous par difficultés? Un embrasement de la région est-il possible?
Le terme « embrasement » est excessif, mais je crois effectivement que la situation peut évoluer vers une scission du Kosovo. Il n’y aura pas de résolution reconnaissant explicitement l’indépendance de la province, les Russes y opposeraient leur veto. Au mieux nous aurons donc un texte ambigu, susceptible d’être toléré par Moscou. Malgré l’ambiguïté du texte, je suis convaincu que les Kosovars saisiront cette occasion pour déclarer unilatéralement leur indépendance par rapport à Belgrade. S’en suivra une reconnaissance internationale par les Etats-Unis et peut-être même par l’ensemble des Etats de l’Union européenne, malgré leurs réticences. Ce nouvel Etat ne sera en revanche pas reconnu par la Russie et encore moins par les Serbes. Enfin, les Serbes, majoritaires au Nord de la province, refuseront vraisemblablement d’appartenir à ce nouveau Kosovo indépendant et demanderont leur rattachement au reste de la Serbie. Enfin, il ne serait pas exclu de voir la Republika Srpska (République serbe de Bosnie) réclamer elle aussi son rattachement à la Serbie. Nous serions alors devant une situation à la chypriote.
Pensez-vous qu’un Etat kosovar soit viable sur le long terme ?
En plus des conséquences politiques liées à une indépendance juridique du Kosovo, la question de la viabilité d’un tel Etat se pose évidemment. Je me suis rendu sur place pour rencontrer les différents acteurs. Il est flagrant que le Kosovo n’est pas viable sur le plan économique. Ce pays ne pourrait pas tenir le coup sans une aide massive. C’est pourquoi je pense que l’Union européenne devrait faire de la situation dans les Balkans une priorité absolue. La meilleure façon de résoudre ce problème est à mon sens d’avoir un plan très ambitieux pour une intégration progressive de la région dans l’Union européenne. Je ne vois pas d’autres solutions.
Est-il envisageable que la Serbie marchande l’indépendance du Kosovo en échange d’une adhésion plus rapide à l’Union européenne ?
La Serbie vient de tergiverser pendant trois mois pour former un nouveau gouvernement qui, au final, n’est pas très solide. La situation intérieure du pays n’est donc évidemment pas propice à une telle négociation. Sans oublier que la position du Premier ministre serbe sur le Kosovo est clairement nationaliste. La personne la plus ouverte sur le sujet est le Président de la République, Boris Tadic, mais il n’est malheureusement pas en position de force. Enfin il ne faut pas oublier les nombreux contentieux de la Serbie avec le Tribunal pénal international au sujet de ses criminels de guerre. Ce marchandage me paraît donc très improbable. Et je ne vois pas d’éclaircissement rapide de la situation.




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