Quel jugement portez-vous sur les débats qui ont eu lieu autour de l’Europe pendant la campagne électorale ?

Les débats sur les questions européennes ont été, au cours de cette campagne, rares et pauvres. C’est un grave problème. Le dossier européen est au coeur de la fonction du Président de la République. Des décisions importantes vont en outre devoir être prises dans quelques semaines sur l’avenir du Traité et sur le budget. Parler si peu d’Europe, lorsqu’on est candidat à la magistrature suprême en France c’est donc pour le moins faire un hors sujet. Ce qui a été esquissé n’est que le « minimum minimorum ». N’oublions pas, également que les deux tiers de l’agenda de l’Assemblée Nationale recouvrent des sujets que nous votons à Bruxelles et à Strasbourg.

Que pensez-vous du « mini traité » proposé par Nicolas Sarkozy pour relancer l’Europe ?

Le « mini traité » de Sarkozy est, selon moi, une catastrophe. Cet outil n’est pas à la hauteur des enjeux, ni par sa taille, ni par son contenu. Penser que les Etats membres se mettront d’accord à l’unanimité sur le contenu de ce mini-traité montre tout d’abord la faiblesse des connaissances de Nicolas Sarkozy sur questions européennes. Les points communs entre la France, l’Espagne et la Pologne sont, de plus, si peu nombreux que le risque d’obtenir à l’arrivée non pas un mini traité mais un nano traité est grand. Cela va donner aux Français le sentiment que la question institutionnelle est définitivement réglée et risque de leur laisser un goût amer. Il ne faut enfin pas oublier que la contestation du 29 mai portait surtout sur les orientations politiques de l’UE. Or les mécanismes d’évolution, voire de révision des politiques actuelles ne figureront pas dans le mini traité. Le dernier problème, et non le moindre, de ce texte, est l’absence de consultation du peuple pour sa ratification. Faire ce choix est le meilleur moyen de rompre durablement le lien entre les Français et l’Europe, en leur donnant le sentiment qu’ils ont mal voté et que les députés, eux, sauront faire le bon choix. C’est une erreur tactique énorme. Il faut faire évoluer le texte pour faire évoluer le peuple.

Vous avez proposé un plan A+ pour relancer l’Europe. Quels sont les « plus » de votre plan, par rapport au Traité initial ?

Le premier « plus » concerne le contenu. Je souhaite améliorer le texte en y intégrant une dimension plus sociale et ranimer ce qu’on pourrait appeler un « serpent social européen ». Pourquoi ne pas imaginer un seuil minimal pour les normes sociales européennes, comme c’était le cas pour les taux de change avec le serpent monétaire? Progressivement, on pourrait resserrer l’écart, et ainsi faire converger les normes nationales vers une norme sociale européenne ambitieuse.

Le deuxième « plus » concerne la lisibilité de ce texte. Aucune Constitution nationale ne fait 400 pages! On doit pouvoir décanter le texte et garder seulement ce qui est strictement constitutionnel, c’est-à-dire les mécanismes habituels de qui fait quoi, qui va faire quoi, qui contrôle qui, qui désigne qui, etc. Il s’agit aussi de conserver les valeurs; toute Constitution est adossée à une charte, à une déclaration institutionnelle. Le reste, protocoles, politiques, et annexes, n’a rien à faire dans une constitution.

Le troisième « plus » concerne le mode de validation du texte. La solution actuelle consiste à laisser le choix aux gouvernements entre le débat au Parlement et le référendum. Il n’y a donc aucune coordination entre les pays. Je crois à la consultation du peuple dans une dimension pan-européenne: une consultation qui se tiendrait le même jour dans tous les pays membres. Le référendum décisionnel n’existe certes pas dans tous les pays. Mais ces pays là n’interdisent pas la consultation populaire; et l’expérience espagnole ou néerlandaise montre le poids énorme que peut avoir un referendum consultatif.

Quatrième plus, et non des moindre, le plan A+ prévoit une stratégie pour faire évoluer le texte. De nombreux pays étaient prêts à ratifier le projet de Trait constitutionnel, mais la crainte de voir la constitution  « gravée dans le marbre », selon l’expression employée à mon avis vraiment à tort par M. Giscard d’Estaing leur a fait peur. Ils ont eu l’impression que la constitution était une fatalité, un processus irréversible, qui conditionnerait l’Europe. Or, il y a 50 ans les dirigeants européens ne s’imaginaient sûrement pas que des pays tels que la Roumanie accèderaient à l’Union. Et nous serions bien en peine de prévoir les évolutions de l’UE dans les 50 prochaines années. La constitution ne doit pas enfermer l’Europe.

En ce qui concerne le référendum, les réticences émises par certains Etats membres comme le Royaume Uni, par exemple, sont d’ordre politique. Ces pays craignent un rejet de leur opinion publique. Le référendum pan-européen n’est-il donc pas une initiative risquée ?

Il s’agirait d’un référendum consultatif. J’insiste sur ce dernier mot. Les parlements nationaux pourront ensuite choisir de suivre le vote populaire ou non. La Grande-Bretagne peut donc donner le dernier mot à l’Assemblée nationale, cela ne me choque pas. L’idée est de penser « trans-national ». Pour les modalités, on peut toujours s’arranger.

La stratégie que vous proposez montre que vous approuvez la séparation entre  institutionnels et grands travaux. Quels sont à votre avis les grands projets prioritaires de l’UE ?

La priorité est, selon moi, la question institutionnelle. Le projet de constitution reste primordial. Les champs d’intervention de l’UE ont évolué et les mécanismes décisionnels doivent suivre. A l’époque de la CECA, où nous avions six pays et douze thèmes, le vote à l’unanimité fonctionnait parfaitement. Mais aujourd’hui nous avons 72 thèmes en commun et 27 pays membres: l’unanimité est impossible. Au Conseil il existe un demi million de combinaisons possibles et seuls 2% de ces 500 000 milles combinaisons permettent d’avoir une majorité. Donc, dans 86% des cas, on ne décide pas. Connaissez-vous une entreprise qui dans 86% des cas ne peut pas prendre de décision?

La deuxième priorité, bien connue, est celle du budget de l’Union qui demeure tout à fait insuffisant. Aujourd’hui, l’UE fonctionne avec 1,045% du PIB communautaire.

L’Europe va devoir ensuite s’attaquer à ce que l’on appelle en France les « services publics ». Depuis une vingtaine d’années, le credo de Bruxelles est celui de la dérégulation. Le travail de tout commissaire est de faire tomber les barrières. Et dans les barrières il y a la protection sociale. La première étape consisterait donc à insérer un projet de régulation dans le projet européen, en termes de bien commun, sur les transports, la poste, l’énergie la santé, la culture, etc. Puis viendra la deuxième étape où se posera la question de savoir si l’on continue à avoir 27 services publics nationaux si l’on imagine un embryon de service public européen. Ce débat n’est pas pour demain, mais il faut réfléchir aux ambitions que nous souhaitons donner au projet européen. L’Europe avait au départ pour objectif de sauvegarder la paix. Les défis du XXIe siècle sont ceux d’un monde sans frontières donc potentiellement plus instable et dangereux. Il faut donc que nous nous donnions des mécanismes de régulation. L’Europe n’apparaît jamais aussi efficace que lorsqu’elle pense régulation du climat, avec le protocole de Kyoto, ou régulation des produits chimiques à travers la directive REACH.

Qu’attendez-vous de la présidence française ?

J’aimerais au moins que nous évitions en 2008 le fiasco de la dernière présidence française. En 2001, l’encre n’était pas encore sèche que nous savions déjà que le mécanisme institutionnel rédigé à Nice ne fonctionnerait pas. Il faudrait aussi éviter au maximum que le peu de culture européenne de la France ne se fasse ressentir hors du pays. Beaucoup de pays « pensent européen », en bien ou en mal. La France, elle, ne pense pas européen. Pour les Français, l’Hexagone est le nombril du monde. Les jours de vote au Parlement il nous arrive de recevoir une montagne de fax dans la nuit de la part des services du gouvernement pour nous dire ce qu’il faut voter. Mais ce n’est pas comme ça que les choses se passent à Bruxelles. Même la première chaîne française, TF1, n’a pas de correspondant à Bruxelles. C’est significatif. Il faut rappeler à la France que l’Europe existe. La présidence française de 2008 est peut-être la dernière présidence de l’histoire. J’espère que, d’ici 10 ou 15 ans, cette fonction ne sera plus assumée seulement à « temps partiel ». La Chancelière allemande Angela Merkel ne s’occupe aujourd’hui de l’Europe qu’après avoir accompli ses tâches pour son pays. Aucune entreprise ne pourrait fonctionner avec un PDG qui s’occupe de l’essentiel quand il a fini l’accessoire.