L’agroforesterie peut dynamiser les pays en développement

On est loin des propositions de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande qui, en 2012, promettaient de tout faire pour «développer les énergies renouvelables».

L’agroforesterie promeut un retour aux origines de l’agriculture – les arbres et les champs –pour remplacer les énormes monocultures.

Tony Simons est directeur général du Centre mondial de l’agroforesterie, un organe basé à Nairobi qui opère dans 43 pays en développement pour promouvoir l’abandon de l’agriculture « high tech ». Au profit d’un mélange de foresterie et d’agriculture, qui permet à la fois d’augmenter la productivité et les revenus, et de protéger le climat et l’environnement.

Qu’est-ce que l’agroforesterie ?

Une combinaison d’agriculture et d’arbres. Le monde compte 4,1 milliards d’hectare de forêt et 1,5 million d’hectares de terres agricoles. L’agroforesterie tente donc de combiner les deux.

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Au lieu d’une mécanisation et de l’utilisation de semences génétiquement modifiées et de fertilisants, il s’agit de revenir aux méthodes plus anciennes : des arbres pour assurer de l’ombre, des nourrissants, le drainage de l’eau de pluie, etc.

Les arbres apportent deux choses, un « produit » et un « service ». Les produits typiques sont par exemple le bois à brûler, le bois de construction, les fruits, les substances médicinales, les feuilles qui fertilisent les sols, etc.

Des substances médicinales ?

Les arbres vivent plus d’un an, ils ne sont pas annuels, et ne peuvent se déplacer, ils restent au même endroit pendant 20, 30, 50, 100 ans. Ce sont donc les végétaux qui parviennent le mieux à développer des composants complexes afin de se protéger des insectes, des maladies et des stress environnementaux. Ces substances ont des propriétés médicinales. Les deux tiers de toutes les plantes médicinales sont des arbres.

Ce sont donc des « produits », quels sont les « services » ?

Les arbres stoppent l’érosion, font remonter de l’eau de très profond, sont des cadres de biodiversité, aspirent le CO2 de l’atmosphère – les arbres sont les meilleurs pour ça.

Vous devez connaître cette expression « le meilleur moment pour planter un arbre c’est il y a 20 ans. Et sinon, c’est aujourd’hui ». Comment persuadez-vous les agriculteurs des pays en développement de planter des arbres ? Comment font-ils pour attendre 20 ans ?

Le premier avantage que l’agriculteur obtient de l’arbre est un point clé. Certains arbres grandissent très vite, et on en profite dès six mois. En six mois, on peut récolter des fruits et du fourrage pour les animaux. Si vous avez un tout petit terrain où sont attachés des animaux, vous pouvez en tirer du fourrage riche, qui les aidera à produire des protéines, et donc du lait et de la viande. Cela peut se réaliser à très court terme.

Si par contre vous optez pour une rotation longue, par exemple un arbre destiné à fournir du bois de construction, qui mettra 15 à 20 ans à grandir, les bénéfices sont différents et il faut que les agriculteurs le voient. On peut alors penser à certains programmes d’incitations, voire de subvention, pour planter ces arbres qui ont un effet sur le CO2. Il ne faudrait cependant pas que les agriculteurs le fassent uniquement pour le marché du carbone…

Pourquoi pas ?

Le carbone est l’actif le plus variable que nous ayons. D’un côté, il coute moins de 50 euros la tonne, sous forme de bois de chauffage. De l’autre, il coûte près de 100 milliards d’euro la tonne, sous forme de diamants.

Au milieu de ça, il y a le carbone atmosphérique, qui coute 1,8 euros la tonne sur le nouveau marché du carbone. Même en ne comparant que le bois, le bois de chauffage coûte moins de 50 euros la tonne, mais le bois tendre se vend à 220 euros le mètre cube et le bois dur à 400 euros. S’il s’agit de hêtre ou d’acajou européen certifié, le prix s’envole à environ 3 000 euros le mètre cube. Dans ces conditions, pourquoi voudriez-vous accepter deux euros contre la promesse de ne pas couper votre arbre ? Si vous aviez un baril de pétrole, voudriez-vous le mettre à la remise et ne pas en profiter contre un dédommagement de 80 centimes ?

Le portrait que vous dressez est très poétique, très romantique, mais semble aller à l’encontre de l’actuelle doctrine sur le développement et des priorités de l’UE, qui sont plus tournées vers les grosses exploitations agricoles et la dépendance envers les produits synthétiques ou technologiques. Luttez-vous contre cela ?

Quand toutes ces décisions ont été prises pour l’agriculture industrielle à grande échelle, nous n’avions pas les connaissances que nous avons aujourd’hui. C’est très compliqué. Quand vous cherchez à promouvoir ou réguler une industrie, vous voulez des choses simples, qui deviennent le paradigme pour l’agriculture et la foresterie : « séparons-les et créons cette grande initiative ».

Nous comprenons mieux l’écologie aujourd’hui, et notamment la nécessité de tenir compte des coûts négatifs [notamment indirects]. Si vous coupez une magnifique mangrove sur la côte pour y installer des élevages de crevettes, il ne faut pas seulement compter l’impact positif – les revenus de la vente de crevettes -, mais aussi les aspects négatifs – quand un tsunami survient et qu’il n’est pas freiné par la mangrove, les dommages sont beaucoup plus importants. C’est comme ça que 30 000 personnes ont disparu, parce qu’il n’y avait plus de protection. Ce coût n’est pas pris en considération.

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Je comprends la logique de votre raisonnement, mais n’est-il pas difficile de convaincre les gens d’abandonner leur vision de l’agriculture pour revenir à ce système ?

Les petits exploitants sont très curieux. Ils sont partants pour essayer presque tout. Souvent ils n’adoptent pas ces pratiques, par exemple parce qu’on les a encouragés à ne pas le faire, mais ils essaient beaucoup de choses.

Nous avons fait des expériences récemment. Combien de nouvelles essences les agriculteurs accepteraient-ils ? Rappelons qu’il n’y a que 35 espèces d’arbres au Royaume-Uni, et 250 dans toute l’Europe. Nous, nous avons amené 80 nouvelles essences dans des fermes au Kenya. Certains agriculteurs les ont toutes testées.

Cela ne veut pas dire qu’ils les adopteront toutes, mais ils les essayent sur 2, 3 ou 5 % de leurs terres. Quand on fait des essais pour des tomates, des carottes ou du maïs, on peut décider l’année prochaine de faire plutôt pousser des épinards. Pour les arbres, c’est une décision à plus long terme. Quels sont les avantages, les revenus temporaires que les agriculteurs peuvent obtenir en attendant ?

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En résumé, qu’est-ce que Bruxelles pourrait faire ? Le Centre mondial de l’agroforesterie a-t-elle une liste de propositions ?

En ce qui concerne les marchandises courantes, comme l’huile de palme, le bois de construction, le cacao, le café ou le caoutchouc, il serait réellement utile d’avoir une mesure précise des réussites.

Combien d’huile de palme voulons-nous produire, étant donné son impact et les controverses qui l’entourent ? Les arbres sont formidables, ils sont renouvelables, on peut les couper, les débiter, les utiliser – quels volumes de bioénergie, de fibre, d’arbres voulons-nous ?

Il faut envoyer ce genre de signaux, soutenir ces initiatives progressistes, éventuellement via des réglementations, mais surtout par des incitations ouvertes, et non par des obstacles.

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