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04/12/2016

La Commission met un coup d’arrêt aux biocarburants

Agriculture & Alimentation

La Commission met un coup d’arrêt aux biocarburants

La Commission européenne a proposé de réduire drastiquement d’ici 2030 les objectifs de biocarburants traditionnels, accusés d’être néfaste pour le climat. Une décision qui a provoqué l’ire des agriculteurs européens et du secteur.

Le 30 novembre, la Commission européenne a présenté un projet de sa proposition de révision de la directive relative aux énergies renouvelables pour la période post-2020, dans le cadre de son « paquet hiver ».

L’exécutif y propose notamment de limiter la part des biocarburants conventionnels dans les transports d’un maximum de 7 % en 2021 à 3,8 % en 2030. La part des autres « combustibles à faibles émissions », comme l’électricité renouvelable, et des biocarburants modernes sera de 6,8 %.

La volte-face de la Commission sur les biocarburants conventionnels, ou de première génération, a créé un débat dans les cercles européens bruxellois.

Lors d’une conférence organisée le 12 octobre au Parlement européen, Marie Donnelly, directrice pour les renouvelables, la recherche et l’efficacité énergétique à la DG Énergie, avait cependant expliqué les raisons qui ont poussé l’exécutif à défendre un abandon progressif des biocarburants de première génération.

Selon elle, l’exécutif devrait tenir compte de l’opinion publique lors de ses décisions politiques, même quand elle a tort. Dans le cas des biocarburants, l’opinion publique est simplement négative, souligne-t-elle.

« Nous ne pouvons pas uniquement suivre les modèles économiques et théories scientifiques », continue Marie Donnelly. « Nous devons être très respectueux des réalités des citoyens, de leurs inquiétudes, même si ces inquiétudes sont parfois d’ordre émotionnel plutôt que scientifique. »

Selon l’eurodéputée, les inquiétudes du public en ce qui concerne les biocarburants traditionnels sont une réaction purement émotionnelle au dilemme « nourriture contre carburant ».

>> Lire : L’opinion publique pèse sur la gestion des biocarburants

« Favorable au pétrole »

L’association européenne de l’éthanol renouvelable (ePURE) a vivement critiqué l’intention de la Commission d’éliminer graduellement les biocarburants traditionnels et dénonce une proposition « incroyablement favorable au pétrole ».

Selon l’industrie de l’éthanol, l’exécutif européen a négligé le mandat qui lui a été donné par le Parlement et le Conseil de développer une politique post-2020 promouvant les biocarburants durables entrainant des économies de gaz à effet de serre (GES).

« L’éthanol traditionnel produit en Europe permet une économie de GES de 64 % comparé au pétrole et les recherches de la Commission prouvent qu’il induit un risque faible d’utilisation nuisible des terres », note l’association.

« Au lieu de promouvoir davantage les carburants alternatifs renouvelables, comme les biocarburants durables produits en Europe à partir de matières premières européennes, la proposition est incroyablement favorable au pétrole. »

Dans sa stratégie européenne pour une mobilité à faible taux d’émissions, la Commission promeut une réduction des émissions du secteur des transports, dans le cadre d’un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030 pour l’ensemble de l’UE.

Robert Wright, secrétaire général d’ePURE, souligne également que l’abaissement du plafond des biocarburants traditionnels à 3,8 % était en contradiction avec l’investissement de 16 milliards d’euros dans les infrastructures européennes consenti depuis 2003 dans le cadre de la stratégie existante, qui expire en 2020.

« L’élimination progressive des biocarburants traditionnels signifie que la Commission a à présent présenté quatre modifications différentes à ses objectifs liées aux énergies renouvelables dans les transports depuis l’adoption de sa première politique sur les biocarburants, en 2003 », fait-il remarquer. L’industrie de l’éthanol estime que cette nouvelle politique pourrait coûter 133 000 emplois dans le secteur rural.

Tous les biocarburants dans le même sac

L’industrie de l’éthanol a cependant un problème encore plus handicapant : le manque de différenciation des différents biocarburants par l’exécutif européen. L’éthanol a par exemple une empreinte carbone plus basse que le biodiesel, une réalité non reflétée par la directive relative aux énergies renouvelables.

« Analyse après analyse, il a été établi que l’éthanol et le biodiesel ont des empreintes carbone différentes », renchérit Eric Siever, directeur des investissements chez Ethanol Europe, se référant notamment à un rapport récemment publié par la Commission elle-même.

L’étude en question, menée par le consortium d’instituts de recherche Globium, a révélé des différences marquées entre biocarburants en ce qui concerne leur impact sur la transformation de cultures alimentaires en cultures énergétiques, un processus connu sous le nom de changement indirect dans l’affectation des sols (CASI).

L’huile de palme, utilisée à la fois dans le biodiesel et la production alimentaire, est identifiée comme la plus dévastatrice, notamment à cause de la déforestation massive qu’elle entraine en Indonésie, entre autres.

>> Lire : Bruxelles accusée de dissimulation sur les biocarburants

Selon la Commission, les États membres pourront eux-mêmes faire une distinction lors de l’application de la directive. La Commission ne fait pas de différence entre le biodiesel et l’éthanol « parce qu’ils sont tous deux produits à partir de nourriture », explique Marie Donnelly, interrogée par EurActiv. « C’est aussi simple que ça. »

« La première réaction émotive est que l’on prive un pauvre enfant qui a faim en Afrique pour faire rouler nos voitures », ajoute-t-elle. « C’est pourquoi il est impossible de faire une différence réglementaire entre le biodiesel et le bioéthanol. »

Biodiesel

L’association européenne du biodiesel, EBB, estime quant à elle qu’une différentiation est « injustifiable », parce qu’elle ne serait « pas fondée sur la science ».

« Le CASI est une théorie qui ne peut pas être vérifiée ou mesurée, comme l’a reconnu à maintes reprises la Commission et comme le soulignent des organisations scientifiques indépendantes, comme la California Air Resources Board, aux États-Unis », lit-on dans un communiqué de l’EBB.

Raffaello Garofalo, secrétaire général, estime que la limite imposée aux biocarburants traditionnels est « inacceptable » et qu’elle encourage l’utilisation de carburants fossiles dans les transports, étant donné la non disponibilité de biocarburant de deuxième génération.

Mix énergétique

Novozymes, le plus grand fournisseur d’enzymes pour la production d’éthanol traditionnel et de deuxième génération, fait remarquer que la proposition de la Commission ne tenait pas compte des dernières données scientifiques.

Selon le producteur, l’éthanol « réduit aujourd’hui efficacement les émissions de GES, même quand on tient compte de l’impact indirect ». Ce carburant a donc « un rôle important à jouer dans le mix énergétique européen ».

En ce qui concerne les biocarburants de deuxième génération, Novozymes souligne que ceux-ci ne sont pas censés remplacer une première génération tout à fait durable.

« Pour arriver à une mobilité à faibles émissions en Europe et réduire la grande dépendance des transports vis-à-vis du pétrole, toutes les bonnes solutions sont nécessaires et devraient pouvoir être utilisées. Les biocarburants durables, comme l’éthanol et les biocarburants de deuxième génération, font partie de ces bonnes solutions. Ensemble, ils permettent de réduire les émissions des carburants de transport et remplacent une part plus importante des énergies fossiles », estime Thomas Schrøder, vice-président de la bioraffinerie chez Novozymes.

Une décision non scientifique

Luc Vernet, conseiller chez Farm Europe, un groupe de réflexion spécialisé dans l’agriculture et les politiques alimentaire, estime également que l’opposition aux biocarburants de première ou deuxième génération n’est pas conforme ni à la réalité du terrain, ni aux analyses sérieuses.

« Selon des documents de la Commission, les deux types de biocarburants devraient être encouragés dans le cadre de l’économie circulaire et des objectifs climatiques. L’absence de contexte scientifique appuyant la décision de la Commission est inquiétante », ajoute-t-il.

Luc Vernet se dit donc curieux de voir l’évaluation d’impact qui a conduit à une division par deux des objectifs des biocarburants.

Le spécialiste se repose sur une étude de Farm Europe sur les conséquences du développement des biocarburants de première génération sur la période 2005-2015 pour assurer qu’il n’existait aucun fondement permettant de considérer les biocarburants européens (produits à partir de graines oléagineuses, de céréales et de betteraves européennes) comme « gâchant de la nourriture ».

« Au contraire, nous avons trouvé des preuves selon lesquelles les carburants produits en Europe participent à la sécurité alimentaire et à la décarbonisation des transports », explique-t-il, ajoutant que les décideurs politiques devraient faire une distinction claire entre l’huile de palme et les huiles usagées, même si ces dernières sont aussi principalement composées d’huile de palme.

Luc Vernet, le vrai dommage écologique est engendré par cette huile de palme, alors que tous les autres biocarburants sont bénéfiques à l’environnement, avec au moins 50 % de GES en moins.