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07/12/2016

Crise du lait : pourquoi les éleveurs s’en prennent à Lactalis

Agriculture & Alimentation

Crise du lait : pourquoi les éleveurs s’en prennent à Lactalis

Les producteurs laitiers français protestent régulièrement contre des conditions économiques de plus en plus difficiles pour le secteur. Ici en 2009 près du Mont Saint-Michel.

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Les producteurs de lait français connaissent depuis plus d’un an une situation économique difficile. La fin des quotas laitiers, la faible demande chinoise et l’embargo russe ont créé une situation délétère exacerbée par la politique de prix appliquée par Lactalis, premier distributeur de lait français. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Cela faisait quelques mois que le lait bouillait, et la casserole devait bien exploser un jour. C’est chose faite aujourd’hui avec une manifestation des producteurs laitiers du grand Ouest de la France qui se sont donnés rendez-vous devant le siège du français Lactalis (premier groupe laitier et fromager mondial) à Laval. À l’initiative des Fédérations départementales des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA, syndicat majoritaire) et des Jeunes Agriculteurs (JA) les producteurs viennent protester contre les prix d’achat extrêmement bas du litre de lait appliqués par Lactalis.

Mais derrière ces manifestations se dessine aussi le tableau d’un secteur en crise depuis un an, sonné par la fin des quotas laitiers et contraint d’opérer un changement de modèle économique s’il souhaite survivre.

La fin des quotas laitiers, une aubaine à double tranchant

Les quotas laitiers ont été mis en place en France, et de manière plus mesurée au sein de l’Union européenne, dans les années 1970 avec l’objectif clair d’enrayer la croissance continue de la surproduction laitière et de permettre des prix plus stables sur le marché. Chaque État membre se voyait attribuer une quantité autorisée de production et devait payer des amendes si elle la dépassait.

La fin de cette politique de quotas, au nom du principe de libre concurrence entre les États, a été engagée au début des années 2000 et  a été officialisée en France en avril 2015. Si ce changement devait permettre aux exploitants agricoles d’augmenter leur production laitière (+2% en Europe en moyenne), il les a aussi confrontés à une dure loi du marché, où, la demande ne suivant pas la hausse de l’offre, les prix ont littéralement chuté. Après avoir atteint le record de 365 euros la tonne en 2014, les cours du lait moyens en France sont tombés à 305 euros en 2015 avant de glisser autour de 275 euros actuellement. Une catastrophe pour les producteurs qui estiment à 350 euros leur prix de production moyen pour 1000 litres de lait. Les syndicats reprochent à la société d’être « le groupe laitier qui paie le moins cher en Europe », une affirmation démentie par Lactalis.

À cette crise de surproduction s’ajoute une demande en berne en provenance de la Chine (depuis 2015 Pékin réduit drastiquement ses importations de poudre de lait) tandis que l’embargo russe sur les produits agricoles européens, imposé depuis mi-2014, n’arrange pas la situation. Face à une demande interne qui n’évolue pas à la hausse, la solution de l’exportation n’est donc pas plus attrayante et plonge les producteurs dans l’incapacité de couvrir leurs coûts de production.

>> Lire : La Russie prolonge l’embargo sur les denrées alimentaires européennes

Des prix en France encore supérieurs à ceux de la concurrence

En France, depuis la suppression des quotas laitiers en avril 2015, les prix sont fixés sur le marché à travers un système de contractualisation censé limiter les effets de la volatilité des prix sur le marché mondial. Dans les coopératives laitières, qui représentent plus de la moitié du lait collecté en France, certains règlements prévoient l’instauration d’un prix « A » relativement stable pour un volume de lait collecté, qui correspond plus ou moins à celui de la période des quotas. Mais ils ajoutent aussi un prix « B », souvent plus faible, correspondant aux surplus de volumes. Parfois, cela peut aller jusqu’à un prix « D », etc. Une politique de prix qui peut donc vite s’avérer néfaste en cas de surproduction.

Et alors que les volumes produits tendent à augmenter et que la demande ne suit pas voire chute, les prix sont logiquement orientés à la baisse dans toute l’Europe. Pourtant la France reste le pays où le litre de lait est le mieux payé, à hauteur de 277 euros la tonne en moyenne en juillet 2016 contre 232 euros en Irlande et en Allemagne et même 216 euros en Belgique. Un prix supérieur de 15% à ceux de ses concurrents principaux qui ne facilite pas la tâche aux producteurs français.

L’Allemagne est bien plus compétitive que la France dans les échanges avec les pays tiers et les conséquences se font sentir : depuis 2009, le voisin allemand a détrôné la France comme principal producteur et exportateur européen de produits laitiers.

>> Lire : L’UE remet 500 millions d’euros sur la table pour le secteur laitier

Une politique de prix féroce de la part des distributeurs

C’est ce constat de manque de compétitivité qu’utilisent les distributeurs français pour justifier leurs nouvelles baisses de prix à l’achat du litre de lait. Lactalis, le numéro un mondial du secteur, a ainsi annoncé acheter la tonne de lait à 257 euros pour juillet et août 2016 (contre 363 euros un an auparavant), soit 10 à 30 euros de moins que ses concurrents nationaux Bongrain, Sodiaal, Bel ou encore Danone. Si le groupe Lactalis se dit « tout à fait conscient des difficultés que rencontrent les producteurs aujourd’hui » il tient à remarquer que « quand des concurrents belges ou néerlandais qui se trouvent à peu de distance de nous paient 30, 40, 50 centimes de moins le prix du lait qu’en France, c’est évident que nous devons aussi tenir compte de cette réalité ».

Par cette nouvelle baisse, le groupe français fragilise donc un peu plus une filière déjà affectée par la chute des cours et la surproduction. Lactalis a néanmoins ajouté que les producteurs laitiers en contrat avec elle bénéficiaient d’un « soutien financier allant au-delà des conditions contractuelles » qui représente « un complément de prix de 30 euros/1000 litres sur le prix de base » pour le mois de juillet.

La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) considère elle que cette nouvelle politique de prix est un véritable hold-up sur les producteurs permettant aux distributeurs de « brader leurs produits, et, plus sûrement, de faire une deuxième année de bénéfices record ». Les distributeurs de lait de grande marque s’octroieraient en effet une marge de 40% sur le prix d’un litre de lait contre 25% pour les producteurs.

>> Lire : En finir avec une crise laitière qui n’en finit pas

Lactalis, symbole du ras-le-bol des exploitants laitiers

Les producteurs de lait craignent que cette nouvelle politique de prix de Lactalis « donne la tendance » pour les autres opérateurs du secteur et n’ont donc pas hésité à protester contre le leader français. Dans une lettre ouverte envoyée au président de Lactalis Emmanuel Besnier, deux syndicats agricoles ont ainsi affirmé que « les dernières annonces de prix du lait payé […] soufflent un vent de panique et d’inquiétude dans les campagnes » avant d’ajouter qu’elles « attisent une colère grandissante des producteurs vis-à-vis du groupe [Lactalis] ».

Le 29 juillet dernier, une trentaine d’agriculteurs avaient déjà posé des autocollants sur les produits laitiers du groupe français dans deux supermarchés du Mans pour protester contre ce faible niveau des prix. On pouvait notamment y lire « Ce produit laitier ruine les éleveurs » ou encore « Ce produit laitier crée du chômage ». La manifestation qui commence aujourd’hui devant les locaux de Lactalis à Laval pourrait-elle durer plusieurs jours afin de mettre sous pression l’entreprise d’Emmanuel Besnier pour qu’elle cède sur une renégociation des prix du lait.

Dans un communiqué publié jeudi dernier, le numéro un mondial du lait a voulu rappeler « qu’il n’y a qu’en France où le syndicalisme agricole refuse la réalité du marché et s’en prend à une entreprise en particulier » avant de s’interroger : « Quel modèle souhaite la FNSEA et la FNPL ? Une France laitière en dehors du marché avec une forte réduction des volumes et du nombre de producteurs ou une agriculture qui essaie de rester parmi les leaders européens? » L’affrontement entre les producteurs laitiers et le distributeur français ne semble pas près de s’arrêter.

Le gouvernement prêt à jouer la médiation

Le ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, a lancé lundi un appel au dialogue sur le prix du lait, objet d’un conflit entre les agriculteurs et le groupe Lactalis, géant mondial du secteur.

« J’appelle les parties, donc Lactalis et les producteurs, à ouvrir le dialogue », a déclaré Stéphane Le Foll lors du compte-rendu du conseil des ministres de rentrée. « Le gouvernement est prêt à être en médiation et à aider à débloquer cette situation. Si c’est nécessaire, le médiateur qui a déjà travaillé en 2014 sur la question de la filière laitière et des prix est à disposition des parties pour […] retrouver les voies du dialogue. »

Le ministre de l’Agriculture a précisé qu’il présenterait « dans les jours qui viennent » un plan général portant sur « la mise en œuvre des mesures européennes de maîtrise de la production laitière » obtenues par la France, ainsi que sur la production bovine et la production céréalière.

Il a précisé que des réunions avec les organisations de producteurs travaillant avec le groupe étaient déjà prévues. Le groupe est ouvert à la discussion avec ces organisations mais dénonce leurs méthodes, a-t-il ajouté.

Lactalis a pour sa part dénoncé les méthodes des syndicats. « Pour ce qui concerne la FNSEA et la FNPL, qui ont demandé un rendez-vous à notre président, nous avons répondu que, bien entendu, nous sommes disposés à discuter avec elles. Mais on ne peut pas à la fois guerroyer et faire un blocus […] et stigmatiser notre groupe et demander de se mettre autour de la table », a dit Michel Nalet sur France inter. L’entretien avec le président de Lactalis, demandé par le président de la FNSEA, « a été accepté sous réserve que les actions en cours cessent ».

Philippe Jéhan, producteur laitier et président de la FDSEA de Mayenne, impute au contraire la responsabilité de la situation au groupe laitier. « Nous voulons que Lactalis revienne à la table des négociations pour montrer l’exemple car il est le leader européen », a-t-il déclaré lors de la manifestation entamée lundi soir.

En Mayenne, premier département laitier en France avec le Finistère, environ 80% des 3.200 exploitations laitières seraient en grande difficulté, selon la FDSEA, qui évalue à 340 euros les mille litres le prix susceptible de rémunérer correctement les producteurs.

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