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28/09/2016

Des eurodéputés réclament un changement de cap pour la PAC

Agriculture & Alimentation

Des eurodéputés réclament un changement de cap pour la PAC

Les eurodéputés socialistes appellent à une révision des politiques agricoles européennes.

[Mobilus In Mobili/Flickr]

Des eurodéputés socialistes appellent à un changement de stratégie pour que la nouvelle politique agricole commune permette à l’UE de faire réellement face aux enjeux stratégiques du 21ème siècle.

Dans une tribune, cinq eurodéputés socialistes, Marc Tarabella (Belgique), Eric Andrieu (France), Jean-Paul Denanot (France), Nicola Caputo Italie) et Tibor Szanyi (Hongrie) dénoncent une politique agricole commune (PAC) qui ne parvient pas à aider le secteur agricole européen, tant au niveau des revenus qu’à celui de l’emploi ou de la stabilité des prix.

Ils ont donc créé un groupe de réflexion, intitulé « un nouveau cap stratégique pour la PAC ». « L’idée, à terme, est de rassembler des députés européens de différents groupes politiques afin de réfléchir ensemble à ce que pourrait être l’agriculture de demain », indique Éric Andrieu.

>> Lire : La Commission pourrait être contrainte à revoir la PAC

Vers un modèle « solidaire et durable »

« Le but de ce groupe de réflexion est de dépasser la PAC qui provoque aujourd’hui défiance et inquiétudes chez les agriculteurs et chez les consommateurs européens. Il est urgent que l’Europe réinvente un nouveau modèle agricole durable et solidaire à la fois » poursuit l’eurodéputé, vice-président de la commission AGRI au Parlement européen.

« Pour ce faire, elle doit se détourner des dogmes ultralibéraux qui sont inopérants, comme le montre la crise agricole. À plus long terme, il est fondamental de remettre l’agriculture au cœur de notre société, une agriculture respectueuse de la biodiversité, de la santé humaine et qui assure un revenu décent à ceux qui en vivent. »

Dans le contexte d’une crise agricole aux facettes multiples, la nouvelle PAC pour la période 2014-2020 est loin de faire l’unanimité. L’exécutif et le Conseil avaient promis de la simplifier, sans succès.

>> Lire : La nouvelle PAC ne sera «pas plus simple, mais peut-être plus verte»

Aujourd’hui, les eurodéputés S&D estiment qu’elle est simplement inadaptée à une époque où « l’agriculture est considérée mondialement comme une priorité politique et un symbole de puissance ou de faiblesse en cas de dépendance alimentaire ».

Pointant du doigt une crise généralisée du secteur agricole, qui est pourtant attendue depuis 2013, les eurodéputés assurent que la PAC et les marchés ne répondent pas aux besoins des agriculteurs et que l’UE aurait dû favoriser la stabilité des revenus, et non la stabilité des aides. Le fait que cette nouvelle PAC soit déjà rejetée démontre qu’elle doit être réexaminée, estiment-ils.

Mieux orienter le soutien aux agriculteurs

Selon l’OCDE, qui s’est penchée sur le soutien aux agriculteurs dans 49 pays du monde, 67 % des aides sont directement liées aux prix, à la production ou à l’utilisation d’intrants (produits apportés aux terres et cultures, comme les engrais, les semences, les pesticides, etc.). Ces aides ne se déclenchent que lorsque les prix s’effondrent, afin que les agriculteurs ne produisent pas à perte.

Ce n’est cependant pas le choix qu’a fait l’Europe, qui a mis en place des paiements directs. Ceux-ci sont détachés de la réalité, assurent les cinq élus, « Quand les prix sont élevés, ces paiements directs sont difficilement justifiables. Et quand les prix sont bas, ces mêmes paiements sont insuffisants pour aider les agriculteurs », indiquent-ils.

Inefficacité des aides

Selon eux, il faudrait donc compléter le modèle des paiements directs par des aides similaires à celles qui existent dans des grands pays producteurs, comme la Chine ou le Brésil.

« La première approche doit être complémentaire de la seconde et ne saurait en aucun cas s’y substituer, comme a voulu faire le Commissaire Hogan en septembre dernier, en annonçant le déblocage de 500 millions d’euros pour faire face à la crise agricole », explique Éric Andrieu.

« La Commission européenne n’est pas qu’une vache à lait, elle dispose d’un pouvoir réglementaire unique au monde qui doit permettre de réguler les marchés et sortir de la crise actuelle. Pour résumer : La Commission doit faire des propositions pour réguler davantage les marchés (prix) tout en réorientant le développement agricole (aides) vers plus de durabilité. »

« Contrairement à ce qu’assuraient les conservateurs, le marché ne suffit pas à stabiliser le secteur agricole, il faut donc davantage le réguler », continue-t-il. « On a une demande plutôt linéaire, et une offre qui ne l’est pas du tout, il s’agit donc d’intervenir pour harmoniser l’offre et la demande. Nous prônons la mise en place d’outils de régulation contre-cycliques : il n’y aurait d’intervention que lorsque le marché n’est plus équilibré, quand on observe un dépassement des limites. C’est une manière de réintroduire une certaine souplesse. »

Luc, Vernet, de Farm Europe, trouve ces pistes « vraiment intéressantes et nécessaires », mais ne partage pas l’optimisme des députés socialistes quant aux mesures contre-cycliques. Le groupe de réflexion a récemment publié un texte d’analyse des marchés agricoles et politiques publiques.

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Paiement contre-cycliques

« Les paiements contre-cycliques peuvent apparaître comme attractifs, sur le papier, mais ils sont très difficilement envisageables au sein de l’Union européenne pour de nombreuses raisons », estime-t-il. « Tout d’abord, ils nécessitent un budget variable d’une année sur l’autre (avec des possibilités de dérapages importants en cas de crise majeure). Ensuite, pour les mettre en place il faut fixer des prix de déclenchement – un retour à des ‘Conseils paquet prix’ annuels, comme par le passé paraît assez peu probable dans une UE à 28, avec de telles divergences entre les coûts de production d’un Etat membre à l’autre. Et enfin, ils ont des effets domino d’une filière à l’autre: un paiement contre-cyclique pour les céréales désavantagerait fortement, par exemple, les filières animales acheteuse de céréales. »

De nouvelles exigences

L’eurodéputé souligne que les exigences des citoyens ne sont plus les mêmes qu’après la Deuxième Guerre mondiale, quand il fallait créer de l’emploi et nourrir tout le monde. Aujourd’hui, les citoyens sont davantage tournés vers la qualité de leur alimentation et son impact sur la santé humaine et l’environnement. Nos politiques agricoles doivent suivre cette évolution et « tendre au vert », soutient-il.

>> Lire : La nouvelle PAC moins verte que prévu

Ce changement de cap inclut par exemple le développement de certaines techniques encore marginales, comme le biocontrôle, l’utilisation de produits organiques au lieu de pesticides. « Ce sont des pratiques qui marchent, ça a été prouvé. À présent, il faut les développer plus », assure Éric Andrieu.

« Nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question de la santé humaine, c’est aux politiques de se poser ce genre de questions. Les politiques agricoles publiques n’ont par contre pas vocation à s’occuper des marchés », affirme par ailleurs l’eurodéputé

Une vision politique qui pourrait ne pas aller dans le sens du TTIP, il en convient : « si l’on est vigilant sur la qualité des produits alimentaires et la santé, on ne va pas faciliter un accord qui promeut l’inverse ».

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Réactions

« Il est clair que le volet économique de la PAC montre ses limites et qu’il faut que la Commission le prenne en compte rapidement », réagit Luc Vernet, du groupe de réflexion Farm Europe. « Depuis 2007, les marchés agricoles sont entrés dans une ‘nouvelle ère’ marquée par davantage de volatilité - la réforme de 2013 n’a pas vraiment apportée de réponse. L’UE doit mener rapidement une réflexion sur la gestion de la volatilité pour trouver des outils utiles, efficaces et simples à mettre en œuvre: mécanismes d’assurance, de provision comptable ou encore de fonds mutuels - des solutions existent et demandent à être analysées de façon précise. »