La vague de chaleur menace la transhumance en Italie

Lors de la transhumance, le bétail est amené sur les plateaux alpins pour l'été. [ventudusud/Shutterstock]

Le manque de pluie et une vague de chaleur surnommée « Lucifer » forcent les éleveurs italiens à quitter les pâtures alpines plus tôt que prévu. Ou comment le réchauffement climatique prive les bergers de milliers d’euros de financement européen.

Dant tout l’arc alpin, la transhumance est une tradition séculaire qui voit les gardiens de troupeau mener leurs bêtes aux plateaux en début d’été, et les ramèner vers les vallées à l’automne. Cela permet aux troupeaux de paître sur les hauts plateaux et de conserver le fourrage de la plaine pour l’hiver. Ce changement de pâture est également la clé de la production de fromages « alpins » de qualité, protégés par le programme d’étiquetage DOP (dénomination d’origine protégée) européen.

Pour maintenir cette tradition en vie, les gardiens de troupeau reçoivent des incitations financières dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC) et du plan de développement rural. Afin d’accéder à ces aides, ils doivent cependant répondre à certaines obligations, comme celle de faire paître un nombre minimal de vaches adultes à haute altitude pendant au moins 60 jours par an.

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Spéculation et fraudes

Depuis que la réforme de la PAC de 2003 a découplé les paiements des niveaux de production, et a introduit la possibilité d’attacher les aides attribuées à n’importe quelles terres, la valeur de ces aides a crû exponentiellement et atteint à présent parfois plus de 1 000 euros/hectare.

Les spéculateurs se sont alors intéressés à l’acquisition de grandes parcelles de terre grâce auxquelles ils pourraient toucher des paiements directs considérables. Les pâtures alpines, qui représentent des centaines d’hectares, sont parfaites pour ce type d’exploitation. Les ventes publiques ont multiplié par dix la valeur de ces terres, qui sont passées de 20 à 30 euros pour une location annuelle à 200 ou 300 euros.

Ce type de prix exclut de facto les vrais gardiens de troupeau, qui se sont retrouvés forcés de sous-louer des pâturages sans aide, puisque ce sont les spéculateurs qui empochaient les aides de la PAC.

En 2015, le gouvernement italien a ainsi découvert une fraude de grande ampleur et confisqué des actifs à hauteur de 600 000 euros, l’équivalent des aides perçues illégalement par des fraudeurs entre 2010 et 2015.

Depuis, dans l’espoir de décourager les spéculateurs, l’agence italienne de paiements agricoles, l’AGEA, qui alloue les aides de l’UE aux agriculteurs, conditionne les paiements à la propriété d’au moins 70 % du troupeau. La région du Piémont, où les fraudes ont été découvertes, a pour sa part décidé qu’il faudrait à présent 0,1 animal par hectare pour obtenir des financements européens.

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Vagues de chaleur et pénurie de fourrage

Ces obligations plus strictes sont incompatibles avec la chaleur qui s’est abattue cette année sur le sud de l’Europe. Depuis une dizaine d’années, la pluie tombe de moins en moins, les sources s’assèchent et les animaux herbivores risquent la famine.

Cette année, les gardiens de troupeau se retrouvent donc face à un dilemme : descendre plus tôt des hauts plateaux et renoncer ainsi à des paiements qui peuvent atteindre les 100 000 euros dans la cadre de la PAC, ou rester dans les Alpes, mettant ainsi leurs animaux en danger.

« Nous devons faire un choix impossible : descendre, ou pas? », explique Chris Dalmasso, président de l’association des gardiens de troupeau d’alpages AdiAlpi à Euractiv. « Beaucoup de gardiens de troupeau sont déjà descendus, incapables de respecter les obligations de durée ou de nombre d’animaux par hectare. »

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Les financements associés au Plan de développement rural (PDR) ont des seuils encore plus stricts. Pour y accéder, les gardiens de troupeau doivent s’inscrire à un programme sur cinq ans qui prévoit une rotation des pâturages, afin de permettre la régénération d’une nourriture de qualité pour les bêtes, et doivent avoir deux fois plus d’animaux par hectare que pour les aides de la PAC.

En outre, si la sécheresse entraine une raréfaction de l’herbe et les force à redescendre plus tôt, ils doivent rembourser les montants reçus.

« Pour ces gardiens de troupeau, l’impact négatif est encore pire. Ils en sont à la deuxième année du programme, donc s’ils redescendent, ils devront rembourser les aides de l’année passée et renoncer à celles des quatre années suivantes », regrette Chris Dalmasso. « Ils sont nombreux à compter sur ces aides pour investir, et devront mettre la clé sous la porte. »

Le président d’AdiAlpi n’est pas non plus satisfait des mesures prises contre la spéculation. « La mesure [selon laquelle le bénéficiaire des aides doit être propriétaire de 70 % du troupeau] est bienvenue, mais est arrivée bien trop tard. Elle aurait dû être appliquée il y a dix ans, quand nous la demandions. Aujourd’hui, les spéculateurs se sont tellement enrichis grâce à la PAC qu’ils peuvent facilement acheter 100 bêtes », souligne-t-il.

Étant donné la vague de chaleur, l’organisation a demandé que les gardiens de troupeau puissent exceptionnellement se diriger vers les vallées sans que cela ne les exclue des programmes européens. À ce jour, la région n’a pas répondu.

Coldiretti, le syndicat italien des agriculteurs, a annoncé que plus de la moitié des régions italiennes ont déclaré ou se préparent à déclarer l’état d’urgence pour catastrophe naturelle à cause de la sécheresse, qui a déjà entrainé 2 milliards d’euros de pertes dans le secteur.

En juillet, le ministère italien de l’Agriculture a demandé à l’UE d’avancer les paiements, afin d’aider les exploitants dans cette période difficile. Cette demande a été entendue.

« Cette année, nous augmenterons à 70 % des aides possibles le taux de paiement avancé autorisé avant le 16 octobre pour l’Italie et d’autres États membres », a indiqué un porte-parole de la Commission.

Cette mesure devrait soulager les agriculteurs qui ont vécu l’été le plus sec depuis 60 ans. Pour les gardiens de troupeau alpins qui ne remplissent pas les conditions de la PAC, l’été est cependant loin d’être terminé.

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